PAR
PAUL BROCA
3 mémoires d'anthropologie
1864
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- Les autochtones d'Europe et les conquérants indo-européens
- Les autochtones de l'Europe n'ont pas été exterminés.
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Ces textes ont été élaborés dans le débat qui s'était engagé au milieu du XIXème siècle sur l'origine des Européens. La théorie indo-européenne était mise en doute par certains savants, dont d'Homalius d'Halloy qui demandait quelles étaient les preuves de l'origine asiatique des Européens, et si les langues à flexion, étaient passées d'Asie en Europe, ou d'Europe en Asie. Paul Broca répond dans le bulletin de la Société d'Anthropologie.
LES AUTOCHTONES D'EUROPE ET LES CONQUERANTS INDO-EUROPEENS
En écoutant l'intéressante lecture de M. Liétard, j'avais cru comprendre qu'il y avait entre nous des dissidences assez tranchées, mais les dernières paroles qu'il vient de prononcer me prouvent que je n'avais pas d'abord bien saisi sa pensée, et que nous sommes bien près de nous entendre, sinon sur tous les détails, du moins sur l'ensemble de la question.
M. Liétard admet, comme tous les autres membres qui ont pris la parole dans cette discussion, que tous les pays de l'Europe recélaient des populations autochtones avant le début de l'ère indo-européenne.
D'un autre côté, j'admets comme lui, d'après le témoignage des linguistes, des archéologues et des historiens, que les langues et la civilisation indo-européennes sont originaires de l'Asie.
Avec ce double point de départ, il nous sera facile de nous entendre.
Mais je demande auparavant la permission de répondre quelques mots à notre honorable collègue M. Bertrand. Il n'assistait pas à la première séance de cette discussion, et j'ai été heureux de l'entendre émettre aujourd'hui une distinction qui me paraît indispensable, et que j'ai essayé, dès le premier jour, d'introduire dans le débat.
J'ai dit alors : d'où viennent les races d'Europe ? d'Europe. D'où viennent les langues d'Europe ? d'Asie. Et j'en ai conclu que la question devait être scindée ; que la race était une chose, et la langue une autre chose ; et que les contestations soulevées par la seconde proposition de M. d'Omalius d'Halloy ne portait atteinte ni à la première ni à la troisième.
M. Bertrand vient de parler aujourd'hui dans le même sens et je me félicite d'autant plus de cet accord que nous sommes partis de deux points de vue différents. Il n'élève aucun doute sur les faits de l'anatomie et de l'histoire naturelle, il se borne à faire valoir les droits de la linguistique et de l'archéologie. De même, j'ai accepté le témoignage de ces deux dernières sciences, et je me suis borné à maintenir l'autorité des deux autres.
Cette distinction de deux questions qu'on a malheureusement confondues, de la question de la race et de la question de la langue, paraît si naturelle à M. Bertrand, qu'il s'étonne de la persistance du débat, et de l'importance qu'on y attache. Il se demande quel intérêt les anthropologistes peuvent avoir à discuter un fait aussi simple et aussi démontré que l'origine asiatique des langues indo-européennes ; et comment ils ont pu être conduits à contester une vérité que la linguistique considère à bon droit comme incontestable. Je répondrai à cela que cette vérité aurait été accueillie tout autrement, si l'on n'avait essayé tout d'abord d'en faire découler des conséquences qui ne tendaient pas moins qu'à trancher la question de la mutabilité des types, l'une des plus controversées de l'anthropologie générale. On discutait sur le degré d'altération que l'influence des milieux peut faire subir aux caractères physiques. Deux opinions étaient en présence : les uns cherchaient à établir par des faits d'observation directe que les types sont permanents ; les autres soutenaient au contraire que les modifications produites par l'action des milieux, trop lentes pour être appréciables au bout de quelques générations, pouvaient à la longue, après un grand nombre de siècles, devenir considérables et amener la transformation des types.
Les choses en étaient là, lorsque la linguistique ou plutôt lorsque les linguistes sont intervenus dans le débat. Ils ont dit : Tous les peuples indo-européens parlent une même langue et sont par conséquent sortis d'une souche commune. Ils sont issus en droite ligne d'un seul et même peuple descendu de la Bactriane et dont les rameaux se sont étendus d'une part jusqu'aux rives du Gange, d'une autre part jusqu'à l'Atlantique. Et comme ces peuples nombreux, répandus sur des zones très diverses, présentent des caractères physiques très différents, et constituent plusieurs races distinctes, on en a conclu que l'influence des climats avait eu pour conséquence de modifier à un haut degré, suivant les lieux, les caractères de la race primitive. Il n'est pas nécessaire de rappeler que cet argument a été invoqué plusieurs fois par M. Pruner-Bey dans de précédentes discussions. Bien d'autres s'en étaient servis avant lui, et c'est certainement le plus saisissant de tous les arguments qui ont été invoqués en faveur de la mutabilité des types humains.
Mais les partisans de la permanence des types avaient par devers eux des faits d'observation directe qui leur paraissaient assez positifs pour résister à cette argumentation. Mis en demeure de choisir entre le témoignage de l'histoire naturelle proprement dite et celui de la linguistique, ils ont donné la préférence au premier, tandis que les linguistes donnent la préférence au second. Tel a été le point de départ du débat actuel. Notre éminent et vénérable collègue, M. d'Omalius d'Halloy, a demandé jusqu'à quel point était exacte une donnée linguistique qui lui paraissait en contradiction avec toute une série de faits bien observés. J'ai fait remarquer, dès le premier jour, que cette contradiction n'était et ne pouvait être qu'apparente. L'étude linguistique et l'observation anthropologique sont deux sources d'information également précieuses ; les faits qu'elles constatent sont également sûrs. Les îles Britanniques, sans parler de leurs conquérants plus ou moins modernes, recèlent depuis un temps immémorial une race brune et une race blonde qui ont conservé, malgré l'uniformité du climat, la diversité de leurs caractères ; voilà un fait absolument positif. Ces deux races parlent des langues issues d'une commune origine ; voilà un fait tout aussi positif. Or, il est parfaitement certain que deux vérités ne peuvent jamais être en contradiction l'une avec l'autre. Si elles nous paraissent contradictoires, c'est que nous les regardons de travers et que notre esprit en tire de fausses conséquences. Il ne s'agit donc pas d'opter entre la première et la seconde, mais de changer de place et de les considérer sous un autre aspect, dussions-nous pour cela sacrifier nos théories.
Dans le cas particulier qui nous occupe, une théorie sera valable seulement si elle permet de concilier le témoignage de l'observation, qui nous montre, parmi les peuples indo-européens, des différences de race qui ne peuvent pas être attribuées à l'influence des milieux, avec le témoignage de la linguistique et de l'archéologie, qui établissent entre tous ces peuples une communauté de langage, de connaissances et de civilisation primordiale.
Cette conciliation n'est pas seulement possible, elle est facile ; il suffit de considérer que l'Europe était déjà peuplée avant l'arrivée des conquérants asiatiques, et que ceux-ci ont dû nécessairement mêler leur sang avec celui des vaincus. Tout s'explique alors avec la plus grande simplicité. Le triomphe de la langue et de la civilisation des conquérants est un fait aussi naturel que la variété de types résultant de l'inégal mélange des races.
M. Liétard, qui admet le premier point, ne peut guère, il me semble, se refuser à admettre aussi le second, à moins de supposer que les vainqueurs asiatiques aient entièrement et rapidement exterminé, sur leur passage, partout où ils ont pénétré, tous les hommes et toutes les femmes des races autochtones de l'Europe, chose tout à fait invraisemblable.
Il ne faut pas juger de ce qui pouvait se passer alors d'après ce qui se passe quelquefois aujourd'hui. Avec leur civilisation formidable, avec leurs moyens de destruction irrésistibles, avec leurs villes flottantes que la vapeur promène autour du monde, les Européens font irruption sur une île située aux antipodes, habitée par quelques sauvages errants, abrutis, nus, sans armes, sans chefs. Les deux termes extrêmes de la série humaine se trouvent tout à coup en présence ; et si le peuple étranger, dont le nombre est sans cesse accru par l'arrivée de nouveaux colons, juge de son intérêt de détruire les autochtones, il les écrase facilement de son immense supériorité matérielle : voilà comment il n'y a plus de Tasmaniens en Tasmanie. Mais il y en aurait encore, si ces malheureux avaient pu fournir aux colons anglais un travail utile, s'ils avaient eu ce degré d'intelligence de plus qui rend les nègres d'Afrique aptes à servir comme esclaves ; il y en aurait encore si leur île eût été un continent spacieux, s'ils avaient pu reculer devant leurs agresseurs, comme les Peaux-Rouges d'Amérique, ou trouver un refuge, comme les ours des Pyrénées, dans des montagnes presque inaccessibles ; on les eût laissés vivre en paix dans ces lieux indignes de la convoitise de l'homme civilisé.
Ainsi, pour qu'une race soit exterminée, il ne suffit pas qu'elle soit assaillie par une race plus forte et plus intelligente, il faut que l'inégalité soit excessive ; que les conquérants puisse recevoir continuellement de nouveaux renforts d'hommes et de femmes ; qu'ils ne puisse tirer aucun parti de l'asservissement des vaincus ; que ceux-ci ne puissent ni résister, ni se réfugier dans les forêts ou dans les montagnes de leur pays, ni se soustraire par l'émigration aux armes de leurs ennemis. Et tout cela ne suffit pas pour que la race envahissante conserve la pureté de son type anthropologique : le guerrier conquérant ne se pique pas de continence ; il tue volontiers les hommes, mais plus volontiers encore, il garde les femmes pour son plaisir. Le mélange des sangs est donc à peu près inévitable, et les caractères de la race victorieuse sont modifiés par ce croisement, à moins que la différence de couleur ne soit assez tranchée pour que les métis puissent être reconnus au premier coup d'oeil, et condamnés à former une caste à jamais distincte.
Supprimez une seule de ces conditions, et la race autochtone persistera, plus ou moins modifiée dans ses moeurs, dans ses connaissances, dans son langage, dans ses caractères physiques ; mais comme elle possède presque nécessairement la supériorité numérique, le sang étranger, de plus en plus dilué à chaque génération, sera tôt ou tard absorbé par le sang indigène, et la race métisse se rapprochera beaucoup plus du type des vaincus que de celui des vainqueurs, quoique ceux-ci lui aient transmis leur nom, leur langue et leur civilisation.
Ou bien, si les deux races se trouvent, sur un point donné, en proportion numérique à peu près égale, les deux types persisteront, reparaîtront sans cesse au milieu des types croisés résultant des mélanges, et se retrouveront encore côte à côte au bout d'un grand nombre de siècles. On disait tout à l'heure que les Etrusques avaient disparus ; qu'il ne restait d'eux que des souvenirs archéologiques et historiques. C'est une erreur. Le type des anciens Etrusques est toujours debout, toujours vivant, et je fais appel ici au témoignage de M. Perier, qui a visité et étudié, il y a deux ans, les populations de l'ancienne Etrurie.
Je prie maintenant M. Liétard de se transporter à l'époque où les premiers conquérants asiatiques, qu'on est convenu d'appeler les Celtes, pénétrèrent en Europe, et de se demander s'il est admissible que ces aventuriers aient détruit, jusqu'au dernier homme et jusqu'à la dernière femme, les populations autochtones. Où trouvait-on alors les conditions qui pouvaient rendre cette extermination possible ? Il n'y avait, au point de vue du type, que des différences peu prononcées entre les races indigènes et la race étrangère. Les Basques et les Finnois modernes, qui ont conservé leurs langues préceltiques, et dont les ancêtres par conséquent ont en grande partie échappé à l'influence étrangère, ont la peu blanche, le visage orthognathe, les cheveux lisses et les traits caucasiques, comme les Indo-Européens d'Asie. Les caractères physiques qui pouvaient établir entre les Celtes et les autochtones d'Europe des différences appréciables se réduisaient donc à quelques nuances dans la couleur des yeux et des cheveux, et ce léger contraste, là où il existait, loin de susciter des répugnances réciproques, était de nature, au contraire, à exciter la convoitise des vainqueurs pour les femmes des vaincus. Le croisement des races était donc inévitable.
Au point de vue du nombre, les conquérants celtiques étaient incontestablement bien inférieurs aux indigènes de l'Europe.
Séparés du gros de leur nation par des distances énormes, par des montagnes et des mers difficiles à traverser, les envahisseurs étaient livrés à leurs propres forces. Ils ne pouvaient pas, comme les colons modernes, recevoir de la mère-patrie des renforts continuels. Ils étaient d'ailleurs peu nombreux, car une grande masse d'hommes n'aurait pas pu trouver sa subsistance dans des contrées incultes. C'est une vérité banale qu'à la suite d'une conquête, la prépondérance numérique appartient toujours à la race indigène. S'il y a eu des exceptions à cette loi, ce n'est que dans des temps tout à fait récents, seulement pour des colonies maritimes, et à la faveur de conditions tout à fait différentes de celles où se trouvaient les premiers envahisseurs celtiques. Se trouvant donc en infime minorité, au milieu des populations subjuguées par leurs armes, les Celtes (ou ceux qu'on désigne sous ce nom) ne purent pas même songer à les détruire ; ils l'auraient en vain essayé ; tout ce qu'ils pouvaient faire, c'était de les dominer, de les absorber dans leur nationalité, de leur imposer leurs moeurs, leurs lois, leur religion et leur langue, et la conséquence plus ou moins prompte de cet ordre de choses était un mélange de races, où le sang indigène devait nécessairement prévaloir tôt ou tard.
Mais, dira-t-on, pour que les Celtes, si peu nombreux, aient réussi à conquérir tout un continent habité, il fallait que cette infériorité numérique fût compensée par une immense supériorité intellectuelle. Les autochtones devaient être des sauvages abrutis, dénués entièrement de toute aptitude au progrès, incapables de résister, incapables de se soumettre, et voués à la destruction, comme ces Tasmaniens dont les Anglais n'ont même pas pu faire des esclaves. Il y a un degré d'inégalité intellectuelle qui équivaut à une complète incompatibilité, qui rend toute fusion impossible, qui ne laisse à la race supérieure d'autre ressource que de se substituer purement et simplement à la race inférieure, et c'est ainsi que les Celtes ont pris la place des autochtones, en restant Celtes par le sang comme par la civilisation et le langage. Je crois n'avoir pas affaibli l'objection, mais il sera facile de montrer qu'elle est dénuée de fondement.
Les races autochtones étaient encore plongées dans une barbarie profonde, elles avaient acquis peu de connaissances, mais elles étaient intelligentes et perfectibles. Si elles l'étaient plus ou moins que la race étrangère, c'est ce qu'il est difficile de deviner. L'antériorité de civilisation ne prouve pas la supériorité absolue de l'intelligence et des aptitudes. Les Egyptiens ont précédé dans la civilisation les Grecs, les Romains, et les Européens modernes, et celui qui soutiendrait d'après cela que la race égyptienne est plus intelligente et plus perfectible que les races d'Europe, ne trouverait aucune créance. Mais j'accorde, si l'on veut, que les Celtes fussent supérieurs aux autochtones en intelligence et en perfectibilité. M. Liétard m'accordera du moins que cette différence innée n'était pas très considérable, car les Basques et les Finnois, qu'il considère comme les seuls représentants actuels des races préceltiques, soutiennent parfaitement la comparaison avec les peuples indo-européens.
La supériorité des Celtes sur les autochtones, mise en évidence par l'issue de la lutte, n'était donc pas essentielle, absolue, permanente, comme le fut de tout temps celle des peuples blancs sur les peuples de race nègre ; elle n'était que relative, comme celle des Romains de Jules César sur les Gaulois, moins disciplinés et moins bien armés. C'était une supériorité factice et temporaire, et elle n'aurait pu devenir définitive que si les vaincus avaient été non seulement incivilisés, mais encore incivilisables. Les Celtes, au surplus, étaient loin d'apporter avec eux une de ces civilisations puissantes, irrésistibles, qui absorbent tout, qui effacent tout, et au contact desquelles les races inférieures s'évanouissent comme un souffle. Leur civilisation était encore bien rudimentaire. Ils ne connaissaient pas l'écriture, ils n'avaient pas d'histoire, et on ne saurait rien de leurs premières migrations, sans les découvertes récentes de l'archéologie et de la linguistique. Ils avaient de grands animaux domestiques, et quelques céréales qu'ils savaient semer lorsqu'ils trouvaient un terrain convenable ; mais ils étaient nomades, et, ne s'attachant pas au sol, ils ne pouvaient former de grandes nations. Enfin, il paraît qu'il connaissaient l'usage du bronze ; ils le connaissaient du moins lorsqu'ils parvinrent dans les régions occidentales de l'Europe, où les métaux étaient inconnus avant eux ; et c'était peut-être là ce qui faisait leur supériorité, puisqu'on ne pouvait leur opposer que des armes en os, en bois ou en pierre ; mais ils ne savaient pas encore extraire le fer, sans le secours duquel il est si difficile de défricher le sol, de tailler le bois ou la pierre, et de construire des villes. Les autochtones de l'Europe étaient sans doute moins avancés. Ils en étaient encore à l'âge de pierre ; mais la différence qui existait entre ces deux civilisations était tellement peu tranchée que, pour beaucoup d'archéologues, la distinction des monuments celtiques et des monuments préceltiques repose exclusivement sur la présence ou l'absence du bronze.
Ainsi la suprématie des celtes, quoique bien réelle, n'était pas considérable ; les vaincus n'avaient qu'un pas à faire pour se trouver au niveau des vainqueurs. Dans de pareilles conditions, il n'y a pas d'extermination possible, les races finissent tôt ou tard par se fusionner. La nation croisée qui résulte de ce mélange, adoptant la langue, les moeurs, la nationalité de la race étrangère, peut oublier à la longue jusqu'à l'existence de ses ancêtres autochtones, dont les caractères physiques continuent pourtant à prédominer dans son sein ; mais elle s'en souvient quelquefois, témoin les Celto-Scythes mentionnés par Plutarque, et les Celtibériens de la péninsule hispanique.
Les Celtes, ou plutôt les conquérants que l'on se plaît à nommer ainsi, ont occupé la plus grande partie de l'Europe, depuis la Scandinavie jusqu'à Gibraltar, depuis la mer Noire jusqu'à l'extrémité de la Grande-Bretagne. On s'imagine volontiers que tous ces conquérants n'étaient pas un même peuple, et qu'ils se sont répandus comme un déluge sur tout notre continent, à la manière de la horde incohérente et disparate qu'Attila conduisit en quelques années du milieu de l'Asie jusqu'au centre de la Gaule. Mais on ne nous dit pas où était la grande nation celtique qui pouvait ainsi vomir sur l'Europe des millions de guerriers. C'est d'une tout autre manière que je me rends compte de la diffusion de la langue et de la civilisation des Celtes. Je vois dans l'origine la simple émigration d'un peuple pasteur et guerrier qui, franchissant le Caucase ou peut-être l'Hellespont, s'installe avec ses troupeaux dans un petit coin de l'Europe, subjugue les indigènes, se mêle ensuite avec eux, leur impose sa langue et sa nationalité, leur inocule ses connaissances et ses moeurs.
Plus tard, de ce premier foyer part un nouvel essaim, celte de nom plus que de race, qui va dans un autre pays transporter à son tour, avec les mêmes avantages et le même destin, la langue et la civilisation de l'Asie. Et ainsi de proche en proche, d'émigration en émigration, de siècle en siècle, des peuples toujours celtes par le langage, mais de moins en moins celtes par le sang, se répandent dans toutes les directions jusqu'à l'extrémité de l'Europe. Je m'exprime ici comme s'il était démontré que les Asiatiques eussent déjà pris le nom de Celtes lorsqu'ils pénétrèrent en Europe, comme si ce nom s'était transmis intact, de peuple à peuple, depuis cette époque très reculée jusqu'au temps de Jules César, comme si la langue des premiers conquérants était partout restée la même, et comme si leur nationalité s'était partout répandue et maintenue en même temps que cette langue. J'ai ainsi multiplié autant que possible les difficultés de mon explication. Mais nul ne sait de quel nom ces aventuriers s'appelaient en Asie, ni sous quel nom ils se firent, pour la première fois, connaître en Europe. Le nom de Celtes n'apparaît qu'à une époque relativement assez tardive, et seulement dans le centre et dans l'occident de l'Europe ; on le donne aujourd'hui, en se basant sur l'étude des langues, à des peuples qui ne l'on probablement jamais porté, et, en se basant sur l'archéologie, à d'autres peuples qui n'ont même jamais parlé leur langue ; de telle sorte que, si l'on ne considère que les peuples qui sont connus pour s'être réellement appelés Celtes et pour avoir parlé une langue celtique, le phénomène de la diffusion d'une même nationalité et d'un même langage se simplifie singulièrement. Il se simplifie davantage encore si l'on songe que, même parmi les derniers, l'unité de langage ne s'était maintenue que très imparfaitement.
Il y a deux groupes bien distincts de langues celtiques, sans parler de celles qui ont péri et qui formaient probablement plusieurs autres groupes. Ces diverses langues celtiques offraient entre elles des rapports analogues à ceux qui existent entre le français, l'espagnol, l'italien, et les autres langues néo-latines. Ainsi donc, les populations que nous réunissons aujourd'hui en un faisceau, et que nous désignons sous le nom collectif de Celtes, constituaient des peuples distincts par la nationalité et distincts par leurs dialectes.
J'ajoute qu'ils étaient souvent en lutte les uns avec les autres, qu'ils différaient notablement par les moeurs, par le costume, par l'état social, et enfin par les caractères physiques, et de là sont nées les interminables discussions sur la question de savoir si les Celtes étaient bruns ou blonds. Le fait est que la couleur de leurs yeux et de leurs cheveux variait suivant les caractères des races autochtones avec lesquels l'élément asiatique était venu se fusionner ; et quant à la couleur primitive de ceux qui avaient franchi le Caucase, elle ne pouvait plus se reconnaître après tant de dilutions successives.
Ainsi s'évanouit, devant la réalité, la prétendue uniformité qu'on se plaît à attribuer à tous les peuples dits celtiques. Il y avait entre eux un fonds commun de connaissances, de croyances et de langages. Ce qui s'était répandu dans toute l'Europe ce n'était pas une race, mais une civilisation, qui s'était, pour ainsi dire, inoculée de peuple à peuple, car le bien s'inocule comme le mal.
Je ne prétends nier par là ni les grands mouvements de peuples, ni les expéditions et les conquêtes lointaines, ni l'extension géographique de certaines races. Je prétends seulement que la plupart des peuples qui se déplacèrent en masses assez considérables pour implanter et maintenir leur type dans leurs nouvelles résidences, étaient de race européenne et non de race asiatique. Ces remaniements ont eu pour conséquence tantôt de produire des croisements plus ou moins intenses, qui ont modifié à un certain degré les caractères anthropologiques des populations primitives, tantôt de substituer un nouveau type au type ancien, et il est même probable que des déplacements analogues s'étaient effectués déjà dans les temps inconnus qui précédèrent la première invasion des Asiatiques. La répartition des races blondes ou brunes, grandes ou petites, brachycéphales ou dolichocéphales a donc subi, sans aucun doute, diverses modifications, soit avant, soit pendant les temps historiques ; mais je suis convaincu que ces modifications n'ont jamais été générales, et que la faune humaine de l'Europe, considérée dans son ensemble, ne diffère pas essentiellement de ce qu'elle était avant l'introduction des langues et de la civilisation indo-européenne.
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Dans ce texte Broca tente de cerner les différentes acceptions du nom de Celtes, afin d'éclaircir le débat en cours sur leur origine.
Dans nos deux dernières discussions, et dans plusieurs autres qui ont à diverses reprises occupé l'attention de la Société, il a été très fréquemment question des Celtes et de la race celtique. Mais les très nombreux orateurs qui se sont servis de ces expressions leur ont donné des acceptions tellement différentes, que des opinions à peu près identiques quant au fond ont paru contradictoires, et que vice versa, des opinions tout à fait opposées ont paru coïncider.
Il me paraît donc nécessaire, dans l'intérêt de nos discussions ultérieures, de provoquer des explications sur les diverses acceptions du nom de Celtes. Je suis convaincu d'avance que nous ne ferons pas disparaître les divergences qui existent entre nous sur la signification de ce mot. Chacun de nous conservera probablement ses habitudes ; mais si nous ne parvenons pas à établir l'unité du langage, nous mettrons du moins un terme à des confusions continuelles. Et lorsqu'un orateur prendra la parole sur les Celtes, on saura du moins de quels Celtes il veut parler.
Il y a eu dans les temps historiques un peuple, ou plutôt une confédération de peuples, qui portait le nom de Celtes, qui occupait la partie des Gaules comprise entre la Garonne et la Seine, et qui arrêta pendant plusieurs années les légions de Jules César. Ceux qui prennent le nom de Celtes dans cette acception purement historique et politique disent que les Celtes étaient d'une taille un peu au-dessous de la moyenne, qu'ils avaient des yeux et des cheveux de couleur foncée. Ils se basent, non sur le témoignage de César, qui s'est borné à dire que les habitants de la Gaule celtique différaient des autres Gaulois par les moeurs et par le langage, mais sur l'étude des populations actuelles des régions où les descendants des anciens Celtes de César n'ont subi que des mélanges insignifiants et ont dû conserver, avec la prépondérance numérique, des caractères physiques peu différents de ceux de leurs ancêtres gaulois.
Ce sont là les Celtes de l'histoire. Mais César n'est pas le premier écrivain qui ait parlé des Celtes. Beaucoup d'auteurs, à partir d'Hérodote, avaient signalé l'existence de ce peuple d'après des renseignements vagues, et le plus souvent contradictoires. La Celtique, pour eux, c'était la partie inconnue de l'Europe centrale et occidentale. Ils la plaçaient tantôt au-dessus des Pyrénées, tantôt aux sources du Danube, tantôt sur les bords du Pô, tantôt près de la mer du Nord. Des peuples partis de cette région indéterminée avaient promené leurs armes en Ibérie, en Italie, en Grèce, en Asie Mineure ; les uns furent désignés sous le nom de Celtes, les autres sous le nom de Gaulois. Pausanias, en parlant des Galates qui pillèrent Delphes, dit qu'ils s'étaient appelés Celtes avant de s'appeler Gaulois, et il paraît que d'autres auteurs grecs avaient étendu à tous les Gaulois la dénomination de Celtes, puisque Strabon dit à ce propos que probablement les Grecs n'ont été portés à faire cette confusion qu'à cause de la plus grande célébrité des Celtes. Tout ce qu'on racontait sur l'origine de ces barbares et sur leur pays se réduisait à des traditions incertaines, que le savant Pelloutier (*) a rassemblées, confrontées, commentées, et d'où il a conclu que les Celtes avaient dû, dans l'origine, occuper toute l'Europe, y compris la Grèce, l'Italie et la Sicile. Pour lui, les Germains étaient Celtes, comme les Daces, les Gètes, les Scythes, etc. C'est un système propre à l'auteur, mais ce système n'est autre chose que la conciliation des traditions qu'il a réunies. Tels sont les Celtes de la tradition : un peuple qu'on trouve à peu près partout et qu'on ne peut fixer nulle part. Je n'y insisterai pas davantage, puisque personne aujourd'hui n'adopte les idées de Pelloutier ; je n'en ai parlé que pour montrer que la véritable histoire des Celtes ne commence qu'avec Jules César, et pour légitimer l'expression des Celtes de l'histoire, dont je me suis servi pour désigner les peuples de la Gaule centrale, qui portaient seuls le nom de Celtes lorsque César fit la conquête des Gaules.
D'un autre côté, la linguistique a établi que les Gaulois de la Celtique et ceux de la Belgique parlaient sinon la même langue - ce qui serait en contradiction avec le témoignage des historiens - du moins des langues étroitement affiliées entre elles, et affiliées aussi avec les langues des îles Britanniques. Ces deux langues et leurs divers dialectes, dont plusieurs ont survécu jusqu'à nos jours, forment un groupe bien naturel, émané de la souche commune des langues indo-européennes. Il fallait donner un nom à ce groupe ; il a été désigné sous le nom de langues celtiques, avant même qu'ont sût qu'il était d'origine asiatique. La langue des Celtes de la Gaule est celle que l'on connaît le moins ; il n'en reste que quelques noms propres, quelques mots isolés, qui permettent seulement de la rattacher aux autres langues appelées celtiques, mais qui ne permettent pas d'en apprécier l'importance relative. Si donc les linguistes ont donné ce nom au groupe entier, ce n'est pas en se basant sur des considérations linguistiques ; mais uniquement parce qu'il leur a convenu de choisir, parmi les peuples de ce groupe, celui qui a joué le plus grand rôle dans l'histoire.
Le nom de langues celtiques une fois consacré par l'usage, tous les peuples qui ont parlé et qui parlent encore ces langues ont été désignés par les linguistes sous le nom de Celtes. Et ceux qui ne sont pas habitués à établir une distinction entre la notion de langue et la notion de race, ont admis qu'avant l'époque romaine et l'époque germanique, tous les peuples de la Gaule et des îles Britanniques appartenaient à une seule et même race, la race celtique.
Pris dans cette nouvelle acception, le nom de Celtes désigne dans le présent tous les peuples, bruns ou blonds, grands ou petits, qui parlent encore des langues celtiques, et dans le passé tous ceux qui les ont parlées, et en particulier tous les Gaulois. Or, les Gaulois de Bellovèse et de Sigovèse, ceux de Brennus, ceux qui envahirent la Grèce et l'Asie Mineure étaient, au dire de tous les historiens, des hommes grands et blonds. De là est venue l'opinion que la race celtique était blonde et de haute taille ; et, quant aux nombreuses exceptions que l'on a rencontrées lorsqu'on a voulu mettre cette proposition en présence des faits actuels, on les a expliquées en invoquant tantôt des modifications de type produites à la longue par l'influence des milieux, tantôt des changements dus aux croisements de la race celtique avec une race autochtone.
J'ai parlé successivement des Celtes de l'histoire et des Celtes de la linguistique. Il y a encore les Celtes de l'archéologie, et enfin ceux de la crâniologie.
Relativement aux Celtes de l'archéologie, je distinguerai tout d'abord l'archéologie actuelle de l'archéologie d'il y a vingt ans.
Il y a vingt ans, on attribuait aux Celtes tous les monuments de l'Europe occidentale antérieurs à l'époque romaine. Les dolmens, les tumuli, les menhirs, les cromlechs, et tous les ustensiles en terre, en os, en pierre ou en métal qu'on trouvait dans ces monuments ou dans leur voisinage, étaient attribués aux Celtes. L'époque celtique comprenait tous les temps préhistoriques, et les Celtes étaient tous les peuples qui avaient habité l'Europe occidentale avant les conquêtes de César. Pourquoi les archéologues avaient-ils choisi le nom des Celtes pour désigner cette époque primitive ? Parce que, de tous les peuples antérieurs aux Romains, les Celtes étaient les plus célèbres.
Mais les progrès si remarquables et si rapides de l'archéologie moderne ont permis de constater, avec la rigueur scientifique la plus complète, que les monuments réputés celtiques il y a vingt ans, datent de deux époques bien différentes. Les uns appartiennent à l'âge de pierre, ils ont été élevés par des hommes qui ignoraient l'usage des métaux ; les autres, plus modernes, renferment du bronze ; et d'autres enfin, plus modernes encore, renferment aussi quelque peu de fer. Etudiant comparativement les monuments de l'âge de pierre et ceux de l'âge de bronze, tenant compte à la fois de leur structure, de leur contenu et de leur répartition, les archéologues ont reconnu que les hommes de l'âge de pierre avaient été les habitants primitifs de l'Europe, et que l'usage du bronze avait été introduit par des hommes plus civilisés, d'origine probablement asiatique ; et comme il fallait donner un nom à ces étrangers migrateurs, ils les ont appelés Celtes, en se basant sur ce fait, parfaitement établi par la linguistique, que les langues dites celtiques sont les plus anciennes des langues indo-européennes de l'Europe. La période préhistorique, qu'on appelait autrefois l'époque celtique, a été ainsi subdivisée en deux périodes essentiellement distinctes : la période celtique qui commence avec l'âge de bronze, et la période préceltique qui correspond à l'âge de pierre.
Quelques personnes admettent, il est vrai, avec le savant M. Troyon, que le bronze était connu et employé dans les régions occidentales de l'Europe avant l'arrivée des Celtes. Ceux-ci auraient inauguré l'âge de fer et non l'âge du bronze. Mais j'ai lieu de croire que la majorité des archéologues n'admettent pas cette opinion.
Ainsi les Celtes de l'archéologie sont les inaugurateurs de l'âge de bronze en Europe. Et quoique cette détermination se rapproche beaucoup de celle qui a été faite par les linguistes, elle en diffère cependant en ce sens que les Celtes de la linguistique sont confinés dans l'occident de l'Europe, tandis que ceux de l'archéologie ont été suivis d'étape en étape jusque dans des régions beaucoup plus rapprochées de l'Asie.
Restent les Celtes de la crâniologie. L'illustre Retzius, invoquant les découvertes archéologiques, et comparant les crânes de l'âge de pierre avec ceux de l'âge de bronze, a reconnu que dans la région de la Baltique, les premiers sont brachycéphales, tandis que les derniers sont dolichocéphales ; généralisant alors cette intéressante découverte, il a admis que les populations préceltiques de l'Europe étaient, sans exception, brachycéphales, et que la dolichocéphalie avait été introduite dans cette partie du monde par les premiers conquérants indo-européens, c'est-à-dire par un peuple que, d'après la linguistique et l'archéologie, il a cru pouvoir désigner sous le nom de Celtes. Il a donc rapporté aux Celtes tous les crânes dolichocéphales de l'Europe septentrionale, centrale et occidentale, tous ceux du moins qui sont antérieurs à l'arrivée des races teutoniques et germaniques. Mais M. Thurnam, invoquant à son tour les résultats des recherches archéologiques, a constaté que dans la Grande-Bretagne les monuments de l'âge de bronze ont été construits par un peuple brachycéphale. De sorte que, tandis que les Celtes de M. Retzius sont dolichocéphales, ceux de M. Thurnam sont brachycéphales.
Ainsi le nom de Celtes a reçu des acceptions très diverses et souvent contradictoires.
Les Celtes de l'histoire sont les peuples de la confédération centrale des Gaules.
Les Celtes de la linguistique occupent une aire bien plus étendue. Ce sont les peuples qui ont parlé ou qui parlent encore les langues dites celtiques.
Les Celtes de l'archéologie sont les peuples qui ont inauguré l'âge de bronze en Europe.
Enfin les Celtes de la crâniologie sont les peuples qui, d'après Retzius, ont importé la dolichocéphalie au milieu des populations brachycéphales autochtones de l'Europe, tandis que, d'après M. Thurnam, ce sont au contraire ces peuples qui ont introduit la brachycéphalie au milieu des populations dolichocéphales autochtones de la Grande-Bretagne.
Il suffit, je pense, d'avoir exposé ces diverses acceptions, pour faire comprendre la nécessité d'étudier et de discuter les questions suivantes :
1°) Qu'est-ce que les anciens Celtes et quelle est la partie de l'Europe où ces peuples, dont la langue et les connaissances proviennent certainement de l'Asie, ont, pour la première fois, paru sous le nom de Celtes ?
2°) Existe-t-il une preuve quelconque qu'un peuple portant ce nom, ait jamais occupé ou seulement envahi le Danemark, la péninsule scandinave ou les îles Britanniques ?
3°) Quels étaient les caractères physiques des anciens Celtes ? Etaient-ils grands ou petits, bruns ou blonds, brachycéphales ou dolochocéphales ?
NOTE : (*) Simon Pelloutier : Histoire des Celtes et particulièrement des gaulois et des Germains jusqu'à la prise de Rome par les Gaulois (Paris 1770 / 8 volumes).
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Ce dernier texte répond à Girard de Rialle qui prétendait que les autochtones de l'Europe avaient été exterminés par les Celtes.
LES AUTOCHTONES DE L'EUROPE N'ONT PAS ETE EXTERMINES
J'ai dit, au commencement de la note que j'ai lue à la Société pour demander la mise à l'ordre du jour de la question des Celtes, que je n'avais pas l'ambition de changer les habitudes de langage adoptées par les divers membres de la Société. Je me suis proposé seulement de mettre ceux qui se serviront du nom de Celtes en demeure de dire nettement ce que ce nom désigne pour eux ; j'ai espéré qu'en même temps ils voudraient bien nous faire connaître les motifs de la dénomination qu'ils ont adoptée.
M. Girard de Rialle, pour ce qui le concerne, vient de répondre à cet appel. Il nomme Celtes tous les Indo-Européens de la première invasion, c'est-à-dire tous ceux qui ont précédé les peuples pélasgiques et les peuples germaniques. Il nous a prouvé, et pour ma part je l'en remercie, que ces Indo-Européens, quoique ne connaissant pas encore le fer, possédaient au moins quatre métaux lorsqu'ils ont mis le pied en Europe. J'en prends acte et j'aurai probablement bientôt l'occasion de m'étayer de son opinion, si quelque orateur nous parle des Celtes de l'âge de pierre. Notre collègue ajoute que tous les peuples qu'il appelle Celtes parlaient des langues étroitement affiliées entre elles, langues dont quelques-unes se sont perpétuées dans les dialectes de la Bretagne, de l'Irlande, du pays de Galles et de l'Ecosse. Ce fait n'est pas contesté pour les Gaules et les îles Britanniques. M. Girard de Rialle n'a pas démontré que les langues dites celtiques aient été parlées sur les deux rives de la mer Baltique, où la civilisation qu'il appelle celtique s'est cependant répandue avant l'époque germanique ou teutonique. Mais ce n'est pas sur ce point que je chercherai à lui répondre ; je laisserai ce soin à de plus compétents.
Cela posé, M. Girard de Rialle nous dit qu'il est nécessaire de donner un nom collectif à tous les peuples d'Europe qui possédaient une langue et une civilisation indo-européenne, avant l'arrivée des Pélasges et des Germains, et cette nécessité le conduit à les appeler Celtes. Il ne prétend pas qu'ils aient porté ce nom à leur arrivée en Europe, mais il ne nous dit pas où ils l'ont pris pour la première fois ; il ne croit pas davantage que le nom de Celtes ait été porté par tous les peuples auxquels il l'applique, ni par la plupart d'entre eux, mais il choisit ce nom parce qu'il lui en faut un. Or, je me demande comment il évitera la confusion et quel nom il emploiera lorsqu'il voudra distinguer les véritables Celtes des autres peuples indo-européens qui furent leurs contemporains.
Il y a eu dans la Gaule centrale et méridionale, pendant l'époque historique, un peuple remuant et guerrier qui, d'un côté, a fait irruption en Espagne, qui, d'un autre côté, a fait de grandes expéditions en Italie ou en grèce. Son nom, que tant d'exploits avaient rendu célèbre, fut connu des Grecs avant celui des autres Gaulois, et les premiers historiens, ne connaissant que les terres méditerranéennes, divisèrent au hasard le reste de l'Europe en deux parties, la Scythie et la Celtique. A mesure que les connaissances devinrent plus précises, on vit la Celtique se rétrécir et se réduire enfin à un territoire qui occupait à peine le tiers de la Gaule ; et le nom de Celtes ne s'appliqua plus qu'aux peuples que César a placés entre la Garonne, les Cévennes et la Loire.
A cette acception historique et précise, M. Girard de Rialle préfère l'acception populaire qui prévalut dans les temps d'ignorance chez les anciens Grecs ; il l'étend même davantage encore, puisqu'il ajoute aux Celtes continentaux les peuples des îles Britanniques, et qu'il prolonge la Celtique jusqu'en Scandinavie ; et je ne vois guère comment il ferait pour ne pas y comprendre aussi la Scythie, puisque c'est par là que le premier ban des invasions asiatiques pénétra en Europe.
Ce n'est pas la seule fois qu'on ait vu le nom d'un peuple particulier parvenir seul dans des pays lointains, et y devenir, à la faveur de l'ignorance générale, le nom collectif d'un grand nombre d'autres peuples. Les musulmans, après avoir conquis l'Afrique et l'Espagne, voulurent franchir les Pyrénées et furent repoussés par une armée que commandait le Frank Charles Martel. Cela donna une renommée immense au nom des Franks dans tous les pays où se répandirent les musulmans. En même temps, le nom des Maures, qui avaient pris l'Espagne aux Wisigoths et menacé tout l'occident de l'Europe, devint l'épouvantail des chrétiens. Il en résulta que les Européens appelèrent Maures ou Mores tous les peuples du nord de l'Afrique, du Levant et des Indes, plus tard les nègres eux-mêmes, encore désignés dans le langage vulgaire sous l'épithète de moricauds, tandis que tous ces prétendus Maures appelaient Franks tous les Européens. Les Portugais de Vasco de Gama s'étonnèrent de passer pour des Franks sur la côte de Malabar, dont les habitants, sans doute, ne furent pas moins surpris de passer pour des Mores. C'est ainsi et non autrement que les anciens Grecs donnaient le nom de Celtique à la moitié de l'Europe ; et prendre cette vague dénomination pour base d'une détermination ethnologique me semble tout aussi arbitraire qu'il le serait d'employer au même usage le nom des Franks pour désigner les races d'Europe, ou celui des Maures pour désigner toutes celles de l'Afrique et du Levant.
M. Girard de Rialle ajoute, il est vrai, que tous ceux qu'il appelle Celtes étaient de même race. Par le langage c'est possible, je veux bien le lui accorder, quoique j'en attende encore la preuve ; mais par le sang et par le type, c'est impossible, pour deux raisons : la première, c'est que les fouilles pratiquées dans leurs tombeaux ont donné au moins deux types de crânes essentiellement différents ; la seconde, c'est que leurs descendants actuels présentent une diversité tout aussi grande, et plus évidente encore, puisqu'aux caractères ostéologiques, seuls reconnaissables dans les tombeaux, se joignent chez les modernes des caractères de coloration et de physionomie qui frappent au premier coup d'oeil. Notre collègue n'ignore point ces divergences de type ; il les attribue sans doute à des croisements ultérieurs ; mais puisqu'elles existaient déjà à l'époque dite celtique, il est clair qu'elles sont dues à des croisements qui ont précédé les âges historiques, croisements inévitables d'ailleurs, puisque l'Europe était déjà peuplée avant l'arrivée des Asiatiques.
M. Girard de Rialle admet l'existence des autochtones de l'Europe, et il ne pourrait s'y refuser sans se mettre en contradiction avec l'archéologie et la paléontologie humaine. Dès lors, pour maintenir l'unité de la race qu'il appelle celtique, il est obligé de déclarer que les Celtes ont entièrement anéanti, partout où ils ont passé, les populations primitives de l'Europe. J'ai examiné et réfuté longuement, dans une précédente discussion, cette hypothèse excessive. Notre collègue n'a pas répondu aux raisons que j'ai invoquées alors pour montrer qu'une pareille extermination n'était pas seulement invraisemblable, mais qu'elle était impossible. Pourtant il arrive quelquefois qu'un phénomène invraisemblable, et passant pour impossible, finit par être reconnu parfaitement réel. Le raisonnement alors doit s'incliner devant la constatation matérielle du fait. M. Girard de Rialle croit être en possession de ce fait matériel et incontestable. C'est la linguistique qui le lui fournit. Il est certain, nous dit-il, que les autochtones ont été anéantis jusqu'au dernier homme dans tous les pays conquis par les Celtes, puisque leurs langues ont disparu jusqu'au dernier mot, pour faire place aux idiomes indo-européens. Jusqu'au dernier mot, cela me semble un peu hasardé. Je n'ai pas ici de compétences ; mais j'ai lu que beaucoup de noms géographiques et même que plusieurs autres mots des langues dites celtiques ne pouvaient pas être rapportés aux langues indo-européennes. Je n'y insiste pas (d'autres le feront peut-être), et je veux bien accepter le fait invoqué par M. Girard de Rialle. Que prouve ce fait ? Une seule chose : c'est qu'un peuple peut changer de langue, et qu'après plusieurs changements successifs, les traces de la langue primitive finissent par disparaître entièrement.
Le fait de M. Girard de Rialle ne saurait donc en aucun cas être démonstratif. Mais il ne faut pas consulter seulement la linguistique. Ce n'est pas la seule source d'informations. Il y en a d'autres. L'archéologie, la crâniologie, l'ethnologie méritent d'être interrogées aussi. Et que prouvent-elles ? Que l'âge de bronze a été inauguré en Danemark, en Scadinavie, par un peuple dolichocéphale, en Angleterre par un peuple brachycéphale. Voilà deux faits que M. Girard de Rialle ne contestera pas. Le premier a été démontré par Retzius et ses successeurs ; le second est établi par les recherches faites dans la Grande-Bretagne, recherches consignées dans le dernier mémoire de notre collègue M. Joh, Thurnam, qui est présent à cette séance. En France la question est plus embrouillée ; les archéologues ont malheureusement, pendant longtemps, négligé de de conserver les crânes des sépultures celtiques. Mais nos musées, quoique pauvres sous ce rapport, renferment cependant déjà la preuve que, pendant toute l'ère celtique, la population de la France se composait à la fois de brachycéphales et de dolichocéphales. Ainsi s'évanouit la prétendue unité de race de ceux qui ont vécu pendant lâge de bronze et que M. Girard de Rialle confond sous le nom de Celtes. Et l'étude de nos monuments de l'âge de pierre prouve quelque chose de plus contre la thèse de notre collègue : c'est que ces deux types existaient déjà avant ses Celtes, qu'ils étaient, au moins dans certaines parties de la Gaule, mêlés ou confondus au même degré ni plus ni moins qu'ils le furent plus tard, à l'époque celtique, et qu'enfin l'arrivée des Indo-Européens, pour ce qui concerne les types céphaliques, n'a pas sensiblement modifié l'état de choses antérieur. C'est une preuve décisive que les peuples autochtones n'ont pas été anéantis, et que les étrangers sont venus se fondre dans leur sein en trop petit nombre pour y faire prévaloir un nouveau type. Si l'une des deux races avait pu ou dû disparaître dans ce mélange, ce ne serait pas la race autochtone, mais la race des conquérants que M. Girard de Rialle appelle des Celtes, et qui ne l'étaient probablement pas encore, car je pense, jusqu'à preuve du contraire, que le nom de Celtes est né pour la première fois sur le sol de la Gaule.
Je demande la permission de revenir sur la question du changement de langage et sur les conséquences que M. Girard de Rialle en a tirées. La disparition d'une langue est pour lui un fait de pure violence, impliquant l'extermination du peuple qui l'a parlée. Cette conclusion serait acceptable s'il était démontré que la nouvelle langue eût pris tout à coup la place de l'ancienne. Un voyageur qui, à dix ans d'intervalle, visiterait deux fois le même pays, et qui, à son second voyage, n'y retrouverait plus la moindre trace de la langue qu'il y aurait entendue la première fois, serait autorisé à en conclure que le peuple conquis a été exterminé ou qu'il s'est soustrait par la fuite à la domination des conquérants. Mais est-ce ainsi que les choses se sont passées dans l'Europe occidentale, à l'arrivée des peuples qui apportaient avec eux les langues indo-européennes ? Quel est le voyageur qui a constaté cette révolution subite ? Quel est l'historien qui l'a racontée ? Il faudrait pourtant des témoignages précis et positifs pour admettre un pareil phénomène, contraire à tout ce que l'on a vu dans les temps historiques. Les langues des peuples conquis finissent souvent par s'éteindre ; mais elles s'éteignent peu à peu. Chaque nouvelle génération voit diminuer le nombre de ceux qui restent fidèles au vieux langage, et ce n'est qu'après plusieurs générations, ou même après plusieurs siècles, que celui-ci disparaît définitivement. Ce changement est sans doute presque toujours inauguré par une période de violence, mais il s'achève ensuite lentement, par une sorte d'imbibition.
Notre collègue paraît croire qu'après la conquête de la Gaule par César, la langue celtique fit tout à coup place au latin. C'est une erreur. Le latin devint la langue officielle, mais le peuple continua à parler gaulois (celticè) pendant plusieurs siècles encore. Au temps de saint Jérôme (Vème siècle), les Trévires de la Gaule septentrionale parlaient encore une langue très semblable à celle des Galates, fixés dans l'Asie Mineure depuis l'an 278 avant notre ère, et d'autres documents presque aussi précis permettent de considérer comme à peu près certain que la langue des anciens Celtes se maintint à l'état de patois dans une partie des Gaules jusque vers le VIIème siècle. C'est aussi d'une manière graduelle que la langue d'oc, florissante au moyen âge, est tombée à l'état de patois ; elle perd chaque jour du terrain, et, au train dont marchent les choses, il ne s'écoulera peut-être pas quatre générations avant qu'elle ait tout à fait disparu, laissant après elle quelques monuments littéraires qui seront connus des savants, mais entièrement oubliés par les descendants de ceux qui la parlent aujourd'hui. M. Girard de Rialle voudra bien remarquer que le triomphe graduel de la langue française dans les pays de la langue d'oc n'a été provoqué par aucun acte de violence ; tous ces pays faisaient déjà depuis longtemps partie de la monarchie française lorsque la langue de la métropole a commencé à s'y répandre, dans les châteaux d'abord, puis dans les villes, et maintenant dans les campagnes. Mais, dira-t-on, la langue d'oc et la langue d'oil sont deux langues très voisines, deux soeurs jumelles filles du latin. On passe de l'une à l'autre sans difficulté. C'est la même grammaire ; ce sont presque toujours les mêmes racines. A cela je réponds que le paysan s'inquiète peu de cette filiation linguistique. Il apprend le français parce que c'est son intérêt ; il apprendrait de même une langue d'un type différent ; ce serait plus long mais tout aussi sûr. Le paysan d'Alsace abandonne peu à peu son patois germanique ; le paysan de la Cornouaille anglaise ne sait plus le cornique, qu'il a parlé jusqu'au XVIIIème siècle. La ligne qui établit la démarcation entre la Bretagne bretonnante et la Bretagne de langue française est située aujourd'hui bien plus à l'ouest qu'elle ne l'était au Xème siècle ; et maintenant que les chemins de fer commencent à pénétrer dans la vieille Armorique, il est aisé de prévoir que les trois idiomes celtiques de la Basse Bretagne vont céder lentement la place au français. Ici, ce ne sont plus des langues soeurs qui se trouvent en présence, mais des langues fort éloignées, appartenant respectivement au groupe des langues celtiques, à celui des langues germaniques ou à celui des langues néo-latines. Et si l'on objectait encore que ces trois groupes font partie d'une même famille linguistique, celle des langues indo-européennes, je répondrais par l'exemple des Aquitains qui ont jadis parlé le basque ou une langue étroitement affiliée au basque, et qui, sans avoir jamais été exterminés, ont abandonné cette langue pour adopter des idiomes indo-européens, changement aussi grand, aussi radical que possible. Je citerai encore les Etrusques qui, dans l'antiquité, "ne ressemblent à aucune autre nation ni par la langue ni par les moeurs" (Denys d'Halicarnasse), et qui parlent maintenant une langue néo-latine. Cet exemple n'a peut-être pas la même valeur que le précédent, parce qu'il n'est pas encore suffisamment démontré que l'ancien étrusque fût étranger à la souche indo-européenne ; cela est seulement très probable, et l'on sait que plusieurs linguistes éminents, au nombre desquels je citerai notre collègue M. Chavée, considèrent l'étrusque comme une langue syro-arabe. Il est certain, en tout cas, d'après le petit nombre de mots qui ont été retrouvés, que l'étrusque diffère des langues italiques au moins autant que les langues celtiques ; et il est certain encore que les Etrusques n'ont pas été exterminés ; l'histoire l'atteste, et l'observation prouve que leur type est encore vivant, tel qu'il est représenté sur les anciens monuments et sur les anciennes médailles.
L'opinion émise par M. Girard de Rialle, que les autochtones de l'Europe occidentale ont dû être exterminés par les peuples qu'il appelle Celtes, est donc tout à fait sans fondement. Elle est contraire à tous les faits de l'archéologie et de la paléontologie humaine, à toutes les probabilités de l'histoire. Elle repose exclusivement sur l'hypothèse que la disparition d'une langue est un phénomène très rapide, et suppose l'extermination totale du peuple qui la parlait. Or, l'observation prouve au contraire, que les langues s'éteignent toujours très lentement, et que la plupart des peuples de l'Europe occidentale ont plusieurs fois changé de langue, tout en conservant leur type, en dépit même des croisements qu'ils ont subis.
Maintenant, je ferai remarquer que notre collègue n'a pas répondu aux questions que j'ai posées. J'ai demandé en quel point de l'Europe avait pour la première fois paru un peuple portant le nom de Celtes. Je pense comme M. Bertrand, comme M. Perier, que ce nom est seulement celui d'un des peuples de la Gaule ; que tous les Celtes connus venaient de la Gaule ; et même seulement d'une partie de la Gaule ; que beaucoup de peuples gaulois n'ont jamais porté le nom de Celtes. J'ajoute que, selon toute probabilité, ce nom n'existait pas encore à l'époque où les premiers conquérants de langue indo-européenne pénétrèrent dans notre pays. M. Girard de Rialle n'a rien dit qui fût contraire à cette opinion. J'ai demandé, en outre, s'il existait une preuve quelconque qu'un peuple portant le nom de Celtes eût jamais occupé ou seulement envahi le Danemark, la péninsule scandinave ou les îles Britanniques. Sur ce point encore notre collègue me laisse sans réponse. Serait-ce qu'il aurait vainement cherché la preuve demandée ? J'aurais quelque intérêt à le savoir, car je l'ai cherchée aussi sans le moindre succès.
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