MAUPERTUIS

VOYAGE AU CERCLE POLAIRE POUR DETERMINER LA FIGURE DE LA TERRE

Edition de Lyon de 1768

***********************

Transcription Bibliothèque Nielrow

E-texts

nielrow.books@gmail.com

***********************

EPITRE

A Monsieur de La Condamine

Des Académies de Paris, de Berlin, de Cortone, etc.

Montaigne parlant d'un philosophe de l'antiquité qui par son testament laissa à l'un de ses amis sa mère à nourrir, et à l'autre sa fille à marier, et admirant cet exemple d'amitié, ne trouva rien à redire dans Eudamidas, que d'avoir u plus d'un ami. Le cas est rare, mais il n'est pas impossible : j'ai dédié les autres parties de mes ouvrages à trois de ces amis si difficiles à trouver, je vous dédie celle-ci.

Le philosophe français voulant faire l'éloge de l'amitié, en fait ici une singulière peinture : c'est une sympathie, une force inexplicable, une passion aussi aveugle que l'amour. Celle qu'il eut pour l'homme illustre qu'il regrette s'enflamma à la première vue : si on le presse de dire pourquoi il l'aimait, il ne peut l'exprimer qu'en disant : parce que c'était lui, parce que c'était moi. Je n'ai garde de me comparer à Montaigne, et je ne vous compare point à La Boétie ; j'y gagnerais trop, et vous y perdriez : mais je ne suis point encore ici du sentiment de notre philosophe ; et je me trouve dans un cas fort différent du sien. L'amitié qui est entre nous ne cède certainement point à celle qu'il eut pour La Boétie ; mais je puis dire pourquoi je vous aime : c'est parce que je vous connais l'âme la plus vertueuse, le coeur le plus sensible, et que vous joignez à cela tous les talents de l'esprit.

Ces talents, qu'il ne tenait qu'à vous de tourner de tous côtés, et que ceux qui les possèdent n'emploient le plus souvent que pour eux-mêmes, vous ne les avez jamais appliqués qu'à l'utilité publique. Dans tous vos ouvrages si le citoyen n'a pu faire disparaître le savant ni le bel esprit, il a toujours eu la première place. Ce volume de mes ouvrages qui contient des vérités géométriques, qui ont un rapport nécessaire avec la première et la plus utile des vérités, et dans lequel j'ai eu particulièrement en vue la perfection de l'Art du Navigateur, était donc celui qui vous appartenait le plus.

Vous y trouverez une partie d'un travail qui nous a été commun. Pendant que vous déterminiez la figure de la terre au Pérou, j'étais dans la Laponie chargé des mêmes opérations : la conformité de nos goûts et de nos études qui nous avait unis en France, nous avait conduits dans ces climats opposés qui étaient les plus propres pour décider cette fameuse question. Je recevais dans la zone glacée les lettres que vous m'écriviez de la zone brûlante : occupés des mêmes idées, animés des mêmes motifs, vous sur Pitchincha, moi sur Horrilakero, nous étions présents l'un à l'autre. Vous exécutâtes votre commission avec le zèle et l'habileté d'un homme fort supérieur à son ouvrage. Mais vous eûtes encore un avantage que les circonstances où vous vous trouvâtes vous offrirent, et que des circonstances plus heureuses ne mirent point à ma disposition. L'interruption du commerce causée par la guerre, et quelques autres accidents privaient votre troupe des secours de l'Europe, et vous exposaient à manquer votre opération : des précautions sagement prises avant votre départ, un crédit que nos plus illustres négociants s'étaient empressés de vous offrir, votre prudence à vous en servir, suppléèrent à tout : et la partie de votre entreprise qui devenait la plus difficile n'appartint plus qu'à vous seul.

A votre retour, dans cette occasion qui était une de celles où les amitiés qu'on croyait les plus sûres se trouvent souvent des haines irréconciliables, j'écoutai la relation de vos travaux avec le même plaisir que si c'eussent été les miens ; je me crus échappé à tous vos périls, vainqueur de toutes les difficultés que vous aviez surmontées ; j'admirai de tout mon coeur des succès qui éclipsaient les nôtres. Il manquait encore à votre gloire des envieux, et vous en trouvâtes : la douceur et l'honnêteté de vos moeurs ne vous en garantirent point. En effet dans ceux qui sont dévorés de cette honteuse passion, ces qualités mêmes sont de nouveaux motifs plus capables de l'irriter que de l'éteindre.

****************************************************

RELATION DU VOYAGE FAIT PAR ORDRE DU ROI

AU CERCLE POLAIRE

pour déterminer la figure de la terre

Imprimé à Paris en 1738

****************************************************

PREFACE

Lue dans l'assemblée publique de l'Académie Royale des Sciences de Paris, le 16 avril 1738.

L'intérêt que tout le monde prend à la fameuse question de la figure de la terre ne nous a point permis de différer de publier cet ouvrage, jusqu'à ce qu'il parût dans le Recueil des Mémoires qui sont lus dans nos Assemblées. Comme nous voulons exposer toute notre opération au plus grand jour, afin que chacun puisse juger de son exactitude, nous donnons nos observations elles-mêmes, telles qu'elles se sont trouvées sur les régistres de Messieurs Clairaut, Camus, Le Monnier, Celsius, l'Abbé Outhier, et sur le mien, qui se sont tous trouvés conformes les uns aux autres.

Il sera peut-être bon maintenant de dire quelque chose de l'utilité de cette entreprise, à laquelle est joint celle du Pérou, qui précéda la nôtre, et qui n'est pas encore terminée.

Personne n'ignore la dispute qui a duré cinquante ans entre les savants sur la figure de la terre. On sait que les uns croyaient que cette figure était celle d'un sphéroïde aplati vers les pôles, et que les autres voulaient qu'elle fût celle d'un sphéroïde allongé. Cette question, à ne la regarder même que comme une question de simple curiosité, serait du moins une des plus curieuses dont se puissent occuper les philosophes et les géomètres. Mais la découverte de la véritable figure de la terre a des avantages réels, et très considérables.

Quand la position des lieux serait bien déterminée sur les globes et sur les cartes, par rapport à leur latitude et leur longitude, on ne saurait connaître leurs distances, si l'on n'a la vraie longueur des degrés, tant du méridien, que des cercles parallèles à l'équateur. Et si l'on n'a pas les distances des lieux bien connues, à quels périls ne sont pas exposés ceux qui les vont chercher à travers les mers !

Lorsqu'on croyait la terre parfaitement sphérique, il suffisait d'avoir un seul degré du méridien bien mesuré ; la longueur de tous les autres était la même, et donnait celle des degrés de chaque parallèle à l'équateur. Dans tous les temps, de grands princes et de célèbres philosophes, avaient entrepris de déterminer la grandeur du degré : mais les mesures des anciens s'accordaient si peu, que quelques-unes différaient des autres de plus de la moitié ; et si l'on ajoute au peu de rapport qu'elles ont entre elles le peu de certitude où nous sommes sur la longueur exacte de leurs stades et de leurs milles, on verra combien on était éloigné de pouvoir compter sur les mesures de la terre qu'ils nous ont laissées. Dans ces derniers temps, on avait entrepris des mesures de la terre, qui, quoiqu'elles fussent exemptes de ce dernier défaut, ne nous pouvaient guère cependant être plus utiles. Fernel, Snellius, Riccioli, nous ont donné des longueurs du degré du méridien, entre lesquelles, réduites à nos mesures, il se trouve encore des différences de près de 8000 toises, ou d'environ la sepyième partie du degré. Et si celle de Fernel s'est trouvée plus juste que les autres, la preuve de cette justesse manquant alors, et les moyens dont il s'était servi ne la pouvant faire présumer, cette mesure n'en était pas plus utile, parce qu'on n'avait point de raison de la préférer aux autres.

Nous ne devons cependant pas passer sous silence une mesure qui fut achevée en Angleterre en 1635, parce que cette mesure paraît avoir été prise avec soin, et avec un fort grand instrument. Norvood observa en deux années différentes la hauteur du soleil au solstice d'été à Londres et à York, avec un sextant de plus de 5 pieds de rayon, et trouva la différence de latitude entre ces deux villes de 2° 28'. Il mesura ensuite la distance entre ces villes, observant les angles de détour, les hauteurs des collines, et les descentes ; et réduisant le tout à l'arc du méridien, il trouva 9149 chaînes pour la longueur de cet arc, qui, comparée à la différence en latitude, lui donnait le degré de 3709 chaînes, 5 pieds, ou de 367196 pieds anglais, qui font 57300 de nos toises.

Louis XIV ayant ordonné à l'Académie de déterminer la grandeur de la terre, on eut bientôt un ouvrage qui surpassa tout ce qui avait été fait jusque là. M. Picard, d'après une longue base exactement mesurée, détermina par un petit nombre de triangles la longueur de l'arc du méridien compris entre Malvoisine et Amiens, et la trouva de 78850 toises. Il observa avec un secteur de 10 pieds de rayon, armé d'une lunette de la même longueur, la différence de latitude entre Malvoisine et Amiens ; et ayant trouvé cette différence de 1° 22' 55", il en conclut le degré de 57060 toises.

On peut voir par la méthode qu'avait suivi M. Picard, et par toutes les précautions qu'il avait prises, que sa mesure devait être fort exacte : et le Roi voulut qu'on mesura de la sorte tout le méridien qui traverse la France. M. Cassini acheva cet ouvrage en 1718. Il avait partagé le méridien de la France en deux arcs, qu'il avait mesurés séparément : l'un, de Paris à Collioure lui avait donné le degré de 57097 toises ; l'autre, de Paris à Dunkerque, de 56960 toises, et la mesure de l'arc entier entre Dunkerque et Collioure lui donnait le degré de 57060 toises, égal à celui de M. Picard.

Enfin, M. Musschenbroëk, jaloux de la gloire de sa nation, à laquelle il contribue tant, ayant voulu corriger les erreurs de Snellius, tant par ses propres observations, que par celles de Snellius même, a trouvé le degré entre Alcmaër et Bergopzoom, de 29514 perches, 2 pieds, 3 pouces, mesure du Rhin, qu'il évalue à 57033 toises, 0 pieds, 8 pouces, de Paris.

Les différences qui se trouvent entre ces dernières mesures sont si peu considérables, après celles qui se trouvaient entre les mesures dont nous avons parlé, qu'on peut dire qu'on avait fort exactement la mesure du degré dans ces climats, et qu'on aurait connu fort exactement la circonférence de la terre, si tous les degrés étaient égaux, si elle était parfaitement sphérique.

Mais pourquoi la terre serait-elle parfaitement sphérique ? Dans un siècle où l'on veut trouver dans les sciences toute la précision dont elles sont capables, on n'avait garde de se contenter des preuves que les anciens donnaient de la sphéricité de la terre. On ne se contenta pas même des raisonnements des plus grands géomètres modernes, qui, suivant les lois de la statique, donnaient à la terre la figure d'un sphéroïde aplati vers les pôles ; parce qu'il semblait que ces raisonnements tinsent toujours à quelques hypothèses, quoique ce fût de celles qu'on ne peut guère se dispenser d'admettre. Enfin, on ne crut pas les observations qu'on avait faites en France suffisantes pour assurer à la terre la figure du sphéroïde allongé qu'elles lui donnaient.

Le Roi ordonna qu'on mesurât le degré du méridien vers l'équateur, et vers le cercle polaire, afin que, non seulement la comparaison de l'un de ces degrés avec le degré de la France fît connaître si la terre était allongée ou aplatie, mais encore que la comparaison de ces deux degrés extrêmes l'un avec l'autre déterminât sa figure le plus exactement qu'il était possible.

On voit en général que la figure d'un sphéroïde aplati, tel que Newton l'a établi, et celle d'un sphéroïde allongé, tel que celui dont M. Cassini a déterminé les dimensions dans le Livre de la grandeur et figure de la terre, donnent des distances différentes pour les lieux placés sur l'un et sur l'autre aux mêmes latitudes et longitudes, et qu'il est important pour les navigateurs de ne pas croire naviguer sur l'un de ces sphéroïdes, lorsqu'ils sont sur l'autre. Quant aux lieux qui seraient sous un même méridien, l'observation de la latitude pourrait corriger les erreurs qui naîtraient des différences de ces distances, ou les empêcher de s'accumuler ; mais pour les erreurs en longitude, qu'on ne peut guère corriger par l'observation, elles exposeraient à de très grands périls. Sur des routes de 100 degrés en longitude, on commettrait des erreurs de plus de 2 degrés, si naviguant sur le sphéroïde de Newton, on se croyait sur celui du Livre de la grandeur et figure de la terre. Et combien de vaisseaux ont péri pour des erreurs moins considérables !

Il y a une autre considération à faire : c'est qu'avant la détermination de la figure de la terre, on ne pouvait pas savoir si cette erreur ne serait pas beaucoup plus grande. Et en effet, suivant nos mesures, on se tromperait encore plus si l'on se croyait sur le sphéroïde allongé, lorsqu'on navigue suivant les parallèles à l'équateur.

Je ne parle point des erreurs qui naîtraient dans les routes obliques, le calcul en serait inutile ici ; on voit seulement assez que ces erreurs seraient d'autant plus grandes que ces routes approcheraient plus de la direction parallèle à l'équateur.

Les erreurs dont nous venons de parler méritent certainement qu'on y fasse une grande attention ; mais si le navigateur ne sent pas aujourd'hui toute l'utilité dont il lui est que la figure de la terre soit bien déterminée, ce n'est pas la sûreté qu'il a d'ailleurs qui l'empêche d'en connaître toute l'importance, c'est plutôt ce qui lui manque. Il est exposé à plusieurs autres erreurs dans ce qui regarde la direction de sa route, et la vitesse de son vaisseau, parmi lesquelles l'erreur qui naît de l'ignorance de la figure de la terre se trouve confondue et cachée. Cependant c'est toujours une source d'erreur de plus ; et s'il arrive quelque jour (comme on ne peut guère douter qu'il n'arrive) que les autres éléments de la navigation soient perfectionnés, ce qui restera de plus important pour lui, sera la détermination exacte de la figure de la terre.

La connaissance de la figure de la terre est encore d'une grande utilité pour déterminer la parallaxe de la lune, chose si importante dans l'astronomie. Cette connaissance servira à perfectionner la théorie d'un astre qui paraît destiné à nos usages, et sur lequel les plus habiles astronomes ont toujours beaucoup compté pour les longitudes.

Enfin, pour descendre à d'autres objets moins élevés, mais qui n'en sont pas moins utiles, on peut dire que la perfection du nivellement dépend de la connaissance de la figure de la terre. Il y a un tel enchaînement dans les sciences, que les mêmes éléments qui servent à conduire un vaisseau sur la mer, servent à faire connaître le cours de la lune dans son orbite, servent à faire couler les eaux dans les lieux où l'on en a besoin pour établir la communication.

C'est sans doute pour ces considérations que le Roi ordonna les deux voyages à l'équateur et au cercle polaire. Si l'on a fait quelquefois de grandes entreprises pour découvrir des terres, ou chercher des passages qui abrégeraient certains voyages, on avait toujours eu les vues prochaines d'une utilité particulière. Mais la détermination de la figure de la terre est d'une utilité générale pour tous les peuples et pour tous les temps.

La magnificence de tout ce qui regarde cette entreprise répondait à la grandeur de l'objet. Outre les quatre mathématiciens de l'Académie, M. le Comte de Maurepas nomma encore M. L'Abbé Outhier, dont la capacité dans l'ouvrage que nous allions faire était connue ; M. de Sommereux pour secrétaire, et M. d'Herbelot pour dessinateur. Si le grand nombre était nécessaire pour bien exécuter un ouvrage assez difficile, dans des pays tels que ceux où nous l'avions fait, ce grand nombre rendait encore l'ouvrage plus authentique. Et pour que rien ne manquât à ces deux égards, le Roi agréa que M. Celsius, professeur d'astronomie à Upsala, se joignis à nous. Ainsi nous partîmes de France avec tout ce qui était nécessaire pour réussir dans notre entreprise, et la Cour de Suède donna des ordres qui nous firent trouver tous les secours possibles dans ses provinces les plus reculées.

****************************************************

RELATION DU VOYAGE AU CERCLE POLAIRE

Discours lu à l'assemblée publique de l'Académie Royale des Sciences, le 13 novembre 1737.

J'exposai, il y a dix-huit mois, à la même Assemblée, le motif et le projet du voyage au cercle polaire ; je vais lui faire part aujourd'hui de l'exécution. Mais il ne sera peut-être pas inutile de rappeler un peu les idées sur ce qui a fait entreprendre ce voyage. M. Richer ayant découvert à Cayenne, en 1672, que la pesanteur était plus petite dans cette île voisine de l'équateur, qu'elle n'est en France, les savants tournèrent leurs vues vers toutes les conséquences que devait avoir cette fameuse découverte. Un des plus illustres membres de l'Académie trouva qu'elle prouvait également, et le mouvement de la terre autour de son axe, qui n'avait plus guère besoin d'être prouvé, et l'aplatissement de la terre vers les pôles, qui était un paradoxe. Huygens, appliquant aux parties qui forment la terre la théorie des forces centrifuges, dont il était l'inventeur, fit voir qu'en considérant ses parties comme pesant toutes uniformément vers un centre, et comme faisant leur révolution autour d'un axe, il fallait, pour qu'elles demeurassent en équilibre, qu'elles formassent un sphéroïde aplati vers les pôles. Huygens détermina même la quantité de cet aplatissement, et tout cela par les principes ordinaires sur la pesanteur.

Newton était parti d'une autre théorie, de l'attraction des parties de la matière les unes vers les autres, et était arrivé à la même conclusion, c'est-à-dire, à l'aplatissement de la terre, quoiqu'il détermina autrement la quantité de cet aplatissement. En effet, on peut dire que lorsqu'on voudra examiner par les lois de la statique la figure de la terre, toutes les théories conduisent à l'aplatissement ; et l'on ne saurait trouver un sphéroïde allongé, que par des hypothèses assez contraintes sur la pesanteur.

Dès l'établissement de l'Académie, un de ses premiers soins avait été la mesure du degré du méridien de la terre. M. Picard avait déterminé ce degré vers Paris, avec une si grande exactitude, qu'il ne semblait pas qu'on pût souhaiter rien au-delà. Mais cette mesure n'était universelle qu'en cas que la terre eût été sphérique ; et si la terre était aplatie, elle devait être trop longue pour les degrés vers l'équateur, et trop courte pour les degrés vers les pôles. Lorsque la mesure du méridien qui traverse la France fut achevée, on fut bien surpris de voir qu'on avait trouvé les degrés vers le nord plus petits que vers le midi ; cela était absolument opposé à ce qui devait suivre de l'aplatissement de la terre. Selon ces mesures, elle devait être allongée vers les pôles ; d'autres opérations, faites sur le parallèle qui traverse la France, confirmaient cet allongement ; et ces mesures avaient un grand poids.

L'Académie se voyait ainsi partagée ; ses propres lumières l'avaient rendue incertaine ; lorsque le Roi voulut faire décider cette grande question, qui n'était pas de ces vaines spéculations dont l'oisiveté ou l'inutile subtilité des philosophes s'occupe quelquefois, mais qui doit avoir des influences réelles sur l'astronomie et sur la navigation.

Pour bien déterminer la figure de la terre, il fallait comparer ensemble deux degrés du méridien, les plus différents en latitude qu'il fût possible ; parce que si ces degrés vont en croissant ou décroissant de l'équateur au pôle, la différence trop petite entre des degrés voisins pourrait se confondre avec les erreurs des observations ; au lieu que si les deux degrés qu'on compare sont à de grandes distances l'un de l'autre, cette différence se trouvant répétée autant de fois qu'il y a de degrés intermédiaires, sera une somme trop considérable pour échapper aux observateurs.

M. le Comte de Maurepas, qui aime les sciences, et qui veut les faire servir au bien de l'Etat, trouva réunis dans cette entreprise l'avantage de la navigation et celui de l'Académie ; et cette vue de l'utilité publique mérita l'attention de M. le Cardinal de Fleury ; au milieu de la guerre, les sciences trouvaient en lui une protection et des secours qu'à peine auraient-elles osé espérer dans la paix la plus profonde. M. le Comte de Maurepas envoya bientôt à l'Académie des ordres du Roi pour terminer la question de la figure de la terre. L'Académie les reçut avec joie, et se hâta de les exécuter par plusieurs de ses membres : les uns devaient aller sous l'équateur, mesurer le premier degré du méridien, et partirent un an avant nous ; les autres devaient aller au nord, mesurer le degré le plus septentrional qu'il fût possible. On vit partir avec la même ardeur ceux qui s'allaient exposer au soleil de la zone brûlante, et ceux qui devaient éprouver les horreurs de l'hiver dans la zone glacée : le même esprit les animait tous, l'envie d'être utiles à la patrie.

La troupe destinée pour le nord était composée de quatre Académiciens, qui étaient MM. Clairaut, Camus, Le Monnier et moi, et de M. l'Abbé Outhier, auxquels se joignit M. Celsius célèbre professeur d'astronomie à Upsala, qui a assisté à toutes nos opérations, et dont les lumières et les conseils nous ont été fort utiles. S'il m'était permis de parler de mes autres compagnons, de leur courage et de leurs talents, on verrait que l'ouvrage que nous entreprenions, tout difficile qu'il peut paraître, était facile à exécuter avec eux.

Depuis longtemps nous n'avons point de nouvelles de ceux qui sont partis pour l'équateur. On ne sait presque encore de cette entreprise que les peines qu'ils ont eues ; et notre expérience nous a appris à trembler pour eux. Nous avons été plus heureux , et nous revenons apporter à l'Académie le fruit de notre travail.

Le vaisseau qui nous portoit (1) était à peine arrivé à Stockholm , que nous nous hâtâmes d'en partir pour nous rendre au fond du golfe de Botnie , d'où nous pourrions choisir, mieux que sur la foi des cartes , laquelle des deux côtes de ce golfe serait la plus convenable pour nos opérations. Les périls dont on nous menaçait à Stockholm ne nous retardèrent point ; ni les bontés d'un Roi, qui , malgré les ordres qu'il avait donnés pour nous, nous répéta plusieurs fois qu'il ne nous voyait partir qu'avec peine pour une entreprise aussi dangereuse. Nous arrivâmes à Torneà assez tôt pour y le Soleil luire sans disparaître pendant plusieurs jours, comme il fait dans ces climats au solstice d'été : spectacle merveilleux pour les habitants des zones tempérées, quoiqu'ils sachent qu'ils le trouveront au cercle polaire.

Il n'est peut-être pas inutile de donner ici une idée de l'ouvrage que nous nous proposions, et des opérations que nous avions à faire pour mesurer un degré du méridien.

Lorsqu'on s'avance vers le nord, personne n'ignore qu'on voit s'abaisser les étoiles placées vers l'équateur, et qu'au contraire celles qui sont situées vers le pôle s'élèvent : c'est ce phénomène qui vraisemblablement à été la première preuve de la rondeur de la terre. J'appelle cette différence qu'on observe dans la hauteur méridienne d'une étoile, lorsqu'on parcourt un arc du méridien de la terre, l'amplitude de cet arc : c'est elle qui en mesure la courbure, ou, en langage ordinaire, c'est le nombre de minutes et de secondes qu'il contient.

Si la terre était parfaitement sphérique, cette différence de hauteur d'une étoile, cette amplitude, serait toujours proportionnelle à la longueur de l'arc du méridien qu'on aurait parcouru. Si, pour voir une étoile changer son élévation d'un degré, il fallait, vers Paris, parcourir une distance de 57000 toises sur le méridien, il faudrait, à Torneà, parcourir la même distance, pour apercevoir dans la hauteur d'une étoile le même changement.

Si au contraire la surface de la terre était absolument plate, quelque longue distance qu'on parcourût vers le nord, l'étoile n'en paraîtrait ni plus ni moins élevée.

Si donc la surface de la terre est inégalement courbe dans différentes régions, pour trouver la même différence de hauteur dans une étoile, il faudra, dans ces différentes régions, parcourir des arcs inégaux du méridien de la terre ; et ces arcs dont l'amplitude sera toujours d'un degré, seront plus longs là où la terre sera plus plate. Si la terre est aplatie vers les pôles, un degré du méridien terrestre sera plus long, vers les pôles que vers l'équateur ; et l'on pourra juger ainsi de la figure de la terre, en comparant ses différents degrés les uns avec les autres.

On voit par là que, pour avoir la mesure d'un degré du méridien de la terre, il faut avoir une distance mesurée sur ce méridien, et connaître le changement d'élévation d'une étoile aux deux extrémités de la distance mesurée, afin de pouvoir comparer la longueur de l'arc avec son amplitude.

La première partie de notre ouvrage consistait donc à mesurer quelque distance considérable sur le méridien ; et il fallait pour cela former une suite de triangles qui communiquassent avec quelque base, dont on pourrait mesurer la longueur à la perche.

Notre espérance avait toujours été de faire nos opérations sur les côtes du golfe de Botnie. La facilité de nous rendre par mer aux différentes stations, d'y transporter les instruments dans des chaloupes, l'avantage des points de vue que nous promettaient les îles du golfe, marquées en quantité sur toutes les cartes, tout cela avait fixé nos idées sur ces côtes et sur ces îles. Nous allâmes aussitôt avec impatience les reconnaître ; mais toutes nos navigations nous apprirent qu'il fallait renoncer à notre premier dessein. Ces îles qui bordent les côtes du golfe, et les côtes du golfe même, que nous nous étions représentées comme des promontoires qu'on pourrait apercevoir de très loin, et d'où l'on en pourrait apercevoir d'autres aussi éloignées, toutes ces îles étaient à fleur d'eau, par conséquent bientôt cachées par la rondeur de la terre ; elles se cachaient même l'une de l'autre vers les bords du golfe, où elles étaient trop voisines ; et toutes rangées vers les côtes, elles ne s'avançaient point assez en mer pour nous donner la direction dont nous avions besoin. Après nous être opiniâtrés dans plusieurs navigations à chercher dans ces îles ce que nous n'y pouvions trouver, il fallut perdre l'espérance, et les abandonner.

J'avais commencé le voyage de Stockholm à Torneà par terre, comme le reste de la compagnie ; mais le hasard nous ayant fait rencontrer vers le milieu de cette longue route le vaisseau qui portait nos intruments et nos domestiques, j'étais monté sur ce vaisseau, et étais arrivé à Torneà quelques jours avant les autres (18 juin 1736). J'avais trouvé, en mettant pied à terre, le Gouverneur de la province qui partait pour aller visiter la Laponie septentrionale de son gouvernement ; je m'étais joint à lui pour prendre quelque idée du pays, en attendant l'arrivée de mes compagnons, et j'avais pénétré jusqu'à 15 lieues vers le nord. J'étais monté la nuit du solstice sur une des plus hautes montagnes de ce pays, sur l'Avasaxa, et j'étais revenu aussitôt pour me trouver à Torneà à leur arrivée. Mais j'avais remarqué, dans ce voyage qui ne dura que trois jours, que le fleuve de Torneà suivait assez la direction du méridien jusqu'où je l'avais remonté, et j'avais découvert de tous côtés de hautes montagnes, qui pouvaient donner des points de vue fort éloignés.

Nous pensâmes donc à faire nos opérations au nord de Torneà sur les sommets de ces montagnes ; mais cette entreprise ne paraissait guère possible.

Il fallait faire dans les déserts d'un pays presque inhabitable, dans cette forêt immense qui s'étend depuis Torneà jusqu'au cap Nord, des opérations difficiles dans les pays les plus commodes. Il n'y avait que deux manières de pénétrer dans ces déserts, et qu'il fallait toutes les deux éprouver, l'une en naviguant sur un fleuve rempli de cataractes, l'autre en traversant à pied des forêts épaisses, ou des marais profonds. Supposé qu'on pût pénétrer dans le pays, il fallait, après les marches les plus rudes, escalader des montagnes escarpées ; il fallait dépouiller leur sommet des arbres qui s'y trouvaient, et qui en empêchaient la vue ; il fallait vivre dans ces déserts avec la plus mauvaise nourriture, et exposés aux mouches, qui y sont si cruelles, qu'elles forcent les Lapons et leurs rennes d'abandonner le pays dans cette saison, pour aller vers les côtes de l'océan chercher des lieux plus habitables. Enfin il fallait entreprendre cet ouvrage, sans savoir s'il était possible, et sans pouvoir s'en informer de personne, sans savoir si, après tant de peines, le défaut d'une montagne n'arrêterait pas absolument la suite de nos triangles, sans savoir si nous pourrions trouver sur le fleuve une base qui pût être liée avec nos triangles. Si tout cela réussissait, il faudrait ensuite bâtir des observatoires sur la plus septentrionale de nos montagnes, il faudrait y porter un attirail d'instruments plus complet qu'il ne s'en trouve dans plusieurs observatoires de l'Europe, il faudrait y faire des observations des plus subtiles de l'astronomie.

Si tous ces obstacles étaient capables de nous effrayer, d'un autre côté cet ouvrage avait pour nous bien des attraits. Outre toutes les peines qu'il fallait vaincre, c'était mesurer le degré le plus septentrional que vraisemblablement il soit permis aux hommes de mesurer, le degré qui coupait le cercle polaire, et dont une partie serait dans la zone glacée. Enfin après avoir désespéré de pouvoir faire usage des îles du golfe, c'était la seule ressource qui nous restait ; car nous ne pouvions nous résoudre à redescendre dans les autres provinces plus méridionales de la Suède.

Nous partîmes donc de Torneà le vendredi 6 juillet (1736), avec une troupe de soldats finnois, et un grand nombre de bateaux chargés d'instruments, et des choses les plus indispensables pour la vie ; et nous commençâmes à remonter le grand fleuve qui vient du fond de la Laponie se jeter dans la mer de Botnie, après s'être partagé en deux bras, qui forment la petite île Swentzar, où est bâtie la ville à 65° 51' de latitude. Depuis ce jour, nous ne vécûmes plus que dans les déserts, et sur le sommet des montagnes, que nous voulions lier par des triangles les unes aux autres.

Après avoir remonté le fleuve depuis 9 heures du matin jusqu'à 9 heures du soir, nous arrivâmes à Korpikyla : c'est un hameau sur le bord du fleuve, habité par des Finnois. Nous y descendîmes ; et après avoir marché à pied quelque temps à travers la forêt, nous arrivâmes au pied du Niwa, montagne escarpée, dont le sommet n'est qu'un rocher, où nous montâmes, et sur lequel nous nous établîmes. Nous avions été, sur le fleuve, fort incommodés de grosses mouches à tête verte, qui tirent le sang partout où elle piquent  ; nous nous trouvâmes, sur le Niwa, persécutés de plusieurs autres espèces encore plus cruelles.

Deux jeunes Laponnes gardaient un petit troupeau de rennes sur le sommet de cette montagne, et nous apprîmes d'elles comment on se garantit des mouches dans ce pays. Ces pauvres filles étaient tellement cachées dans la fumée d'un grand feu qu'elles avaient allumé, qu'à peine pouvions-nous les voir ; et nous fûmes bientôt dans une fumée aussi épaisse que la leur.

Pendant que notre troupe était campée sur le Niwa, j'en partis le 8 à une heure après minuit avec M. Camus, pour aller reconnaître les montagnes vers le nord. Nous remontâmes d'abord le fleuve jusqu'au pied d'Avasaxa, haute montagne, dont nous dépouillâmes le sommet de ses arbres, et où nous fîmes construire un signal. Nos signaux étaient des cônes creux, bâtis de plusieurs grands arbres, qui dépouillés de leur écorce, rendaient ces signaux si blancs, qu'on les pouvait facilement observer de 10 à 12 lieues ; leur centre était toujours facile à retrouver en cas d'accident, par des marques qu'on gravait sur les rochers, et par des piquets qu'on enfonçait profondément en terre, et qu'on recouvrait de quelque grosse pierre. Enfin ces signaux étaient aussi commodes pour observer, et presque aussi solidement bâtis, que la plupart des édifices de ce pays.

Dès que notre signal fut bâti, nous descendîmes d'Atasaxa, et étant entrés dans la petite rivière de Tenglio, qui vient au pied de la montagne se jeter dans le grand fleuve, nous remontâmes cette rivière jusqu'à l'endroit qui nous parut le plus proche d'une montagne que nous crûmes propre à notre opération ; là nous mîmes pied à terre, et après une marche de 3 heures à travers un marais, nous arrivâmes au pied du Horrilakero. Quoique fort fatigués, nous y montâmes, et passâmes la nuit à faire couper la forêt qui s'y trouva. Une grande partie de la montagne est d'une pierre rouge, parsemée d'une espèce de cristaux blancs, longs, et assez parallèles les uns aux autres. La fumée ne put nous défendre des mouches, plus cruelles sur cette montagne que sur le Niwa. Il fallut, malgré la chaleur, qui était très grande, nous envelopper la tête dans nos lapmudes (ce sont des robes de peaux de rennes) et nous faire couvrir d'un épais rempart de branches se sapins, et de sapins même entiers, qui nous accablaient, et qui ne nous mettaient pas en sûreté pour longtemps.

Après avoir coupé tous les arbres qui se trouvaient sur le sommet d'Horrilakero, et y avoir bâti un signal, nous en partîmes, et revînmes, par le même chemin, trouver nos bateaux, que nous avions retirés dans les bois : c'est ainsi que les gens du pays suppléent aux cordes pour les attacher dont ils sont mal pourvus. Il est vrai qu'il n'est pas difficile de traîner, et même de porter les bateaux dont on se sert sur les fleuves de laponie. Quelques planches de sapin fort minces composent une nacelle, si légère et si flexible, qu'elle peut heurter à tous moments les pierres dont les fleuves sont pleins, avec toute la force que lui donnent des torrents, sans que pour cela elle soit endommagée. C'est un spectacle qui paraît terrible à ceux qui n'y sont pas accoutumés, et qui étonnera toujours les autres, que de voir au milieu d'une cataracte, dont le bruit est affreux, cette frêle machine entraînée par un torrent de vagues, d'écume et de pierres, tantôt élevée dans l'air, et tantôt perdue dans les flots ; un Finnois intrépide la gouverne avec un large aviron, pendant que deux autres forcent de rames pour la dérober aux flots qui la poursuivent, et qui sont toujours prêts à l'inonder ; la quille alors est souvent toute en l'air, et n'est appuyée que par une de ses extrémités sur une vague qui lui manque à tous moments. Si ces Finnois sont hardis et adroits dans les cataractes, ils sont partout ailleurs fort industrieux à conduire ces petits bateaux, dans lesquels le plus souvent ils n'ont qu'un arbre avec ses branches qui leur sert de voile et de mât.

Nous nous rembarquâmes sur le Tenglio, et étant rentrés dans le fleuve de Torneà, nous le descendîmes pour retourner à Korpikyla. A quatre lieues d'Avasaxa nous quittâmes nos bateaux, et ayant marché environ une heure dans la forêt, nous nous trouvâmes au pied du Cuitaperi, montagne fort escarpée, dont le sommet n'est qu'un rocher couvert de mousse, d'où la vue s'étend fort loin de tous côtés, et d'où l'on voit au midi la mer de Botnie. Nous y élevâmes un signal, d'où l'on découvrait le Horrilakero, Avasaxa, Torneà, le Niwa, et le Kakama. Nous continuâmes ensuite de descendre le fleuve, qui a, entre Cuitaperi et Korpikyla, des cataractes épouvantables qu'on ne passe point en bateau. Les Finnois ne manquent pas de faire mettre pied à terre à l'endroit de ces cataractes, mais l'excès de fatigue nous avait rendu plus facile de les passer en bateau, que de marcher cent pas. Enfin nous arrivâmes le 11 au soir sur le Niwa, où le reste de nos compagnons étaient établis. Ils avaient vu nos signaux, mais le ciel était si chargé de vapeurs, qu'ils n'avaient pu faire aucune observation. Je ne sais si c'est parce que la présence continuelle du soleil sur l'horizon fait élever des vapeurs qu'aucune nuit ne fait descendre, mais pendant les deux mois que nous avons passés sur les montagnes, le ciel était toujours chargé, jusqu'à ce que le vent du nord vint dissiper les brouillards. Cette disposition de l'air nous a quelquefois retenus sur une seule montagne 8 ou 10 jours, pour attendre le moment auquel on pût voir assez distinctement les objets qu'on voulait observer. Ce ne fut que le lendemain de notre retour sur le Niwa qu'on prit quelques angles ; et le jour qui suivit, un vent de nord très froid s'étant levé, on acheva les observations.

Le 14, nous quittâmes le Niwa ; et pendant que MM. Camus, Le Monnier et Celsius, allaient à Katama, nous vînmes, MM. Clairaut, Outhier et moi sur le Cuitaperi, d'où M. l'Abbé Outhier partit le 16 pour aller planter un signal sur le Pullingi. Nous fîmes le 18 les observations, qui, quoiqu'interrompues par le tonnerre et la pluie, furent achevées le soir ; et le 20 nous en partîmes tous, et arrivâmes à minuit sur l'Avasaxa.

Cette montagne est à 15 lieues de Torneà, sur le bord du fleuve. L'accès n'en est pas facile : on y monte par la forêt qui conduit jusqu'à environ la moitié de la hauteur ; la forêt est là interrompue par un grand amas de pierres escarpées et glissantes, après lequel on la retrouve, et elle s'étendait jusque sur le sommet, je dis elle s'étendait, parce que nous fîmes abattre tous les arbres qui couvraient ce sommet. Le côté du nord-est un précipice affreux de rochers, dans lesquels quelques faucons avaient fait leur nid. C'est au pied de ce précipice que coule le Tenglio, qui tourne autour de l'Avasaxa avant que de se jeter dans le fleuve de Torneà. De cette montagne la vue est très belle ; nul objet ne l'arrête vers le midi, et l'on découvre une vaste étendue du fleuve ; du côté de l'est, elle poursuit le Tenglio jusque dans plusieurs lacs qu'il traverse ; du côté du nord, la vue s'étend à 12 ou 15 lieues, où elle est arrêtée par une multitude de montagne entassées les unes sur les autres, comme on représente le chaos, et parmi lesquelles il n'était pas facile d'aller trouver celle qu'on avait vue d'Avasaxa.

Nous passâmes 10 jours sur cette montagne, pendant lesquels la curiosité nous procura souvent les visites des habitants des campagnes voisines ; ils nous apportaient des poissons, des moutons, et les misérables fruits qui naissent dans ces forêts.

Entre cette montagne et le Cuitaperi, le fleuve est d'une très grande largeur, et forme une espèce de lac, qui, outre son étendue, était situé fort avantageusement pour notre base. MM. Clairaut et Camus se chargèrent d'en déterminer la direction, et demeurèrent pour cela à Oswer-Torneà après que nos observations furent faites sur l'Avasaxa, pendant que j'allais sur le Pullingi avec MM. Le Monnier, Outhier et Celsius. Ce même jour que nous quittâmes l'Avasaxa, nous passâmes le cercle polaire, et arrivâmes le lendemain 31 juillet sur les 3 heures du matin à Turtula ; c'est une espèce de hameau, où l'on coupait le peu d'orge et de foin qui y croissent. Après avoir marché quelque temps dans la forêt, nous nous embraquâmes sur un lac qui nous conduisit au pied du Pullingi.

C'est la plus élevée de nos montagnes ; et elle est d'un accès très rude, par la promptitude avec laquelle elle s'élève, et la hauteur de la mousse, dans laquelle nous avions beaucoup de peine à marcher. Nous arrivâmes cependant sur le sommet à 6 heures du matin ; et le séjour que nous y fîmes depuis le 31 juillet jusqu'au 6 août fut aussi pénible que l'abord. Il y fallut abattre une forêt des plus grands arbres ; et les mouches nous tourmentèrent au point que nos soldats du régiment de Westro-Botnie, troupe distinguée, même en Suède où il y en a tant de valeureuses, ces hommes endurcis dans les plus grands travaux furent contraints de s'envelopper le visage, et de se le couvrir de goudron ; ces insectes infectaient tout ce qu'on voulait manger, dans l'instant tous nos mets en étaient noirs. Les oiseaux de proie n'étaient pas moins affamés ; ils voltigeaient sans cesse autour de nous, et ravissaient quelques morceaux d'un mouton qu'on nous apprêtait.

Le lendemain de notre arrivée sur le Pullingi, M. l'Abbé Outhier en partit avec un officier du même régiment qui nous a rendu beaucoup de services, pour aller élever un signal vers Pello. Le 4 nous en vîmes paraître un sur le Niemi, que le même officier fit élever. Ayant pris les angles entre ces signaux, nous quittâmes le Pullingi le 6 août, après y avoir beaucoup souffert, pour aller à Pello ; et après avoir remonté quatre cataractes, nous y arrivâmes le même jour.

Pello est un village habité par quelques Finnois, auprès duquel est le Kittis, la moins élevée de toutes nos montagnes ; c'était là qu'était notre signal. En y montant, on trouve une grosse source de l'eau la plus pure, qui sort d'un sable très fin, et qui, pendant les plus grands froids de l'hiver, conserve sa liquidité ; lorsque nous retournâmes à Pello sur la fin de l'hiver, pendant que la mer du fond du golfe et tous les fleuves étaient aussi durs que le marbre, cette eau coulait comme pendant l'été.

Nous fûmes assez heureux pour faire en arrivant nos observations, et ne demeurer sur le Kittis que jusqu'au lendemain ; nous en partîmes à 3 heures après midi, et arrivâmes le même soir à Turtula.

Il y avait déjà un mois que nous habitions les déserts, ou plutôt le sommet des montagnes, où nous n'avions d'autres lits que la terre, ou la pierre couverte d'une peau de renne, ni guère d'autre nourriture que quelques poissons que les Finnois nous apportaient, ou que nous pêchions nous-mêmes, et quelques espèces de baies ou fruits sauvages qui croissent dans ces forêts. La santé de M. Le Monnier, qu'un tel genre de vie dérangeait à vue d'oeil, et qui avait reçu les plus rudes attaques sur le Pullingi, ayant manqué tout-à-fait, je le laissai à Turtula, pour redescendre le fleuve, et s'aller rétablir chez le curé d'Oswer-Torneà, dont la maison était le meilleur et presque le seul asile qui fût dans le pays.

Je partis en même temps de Turtula, accompagné de MM. Outhier et Celsius, pour aller à travers la forêt chercher le signal que l'officier avait élevé sur le Niemi. Ce voyage fut terrible : nous marchâmes d'abord en sortant de Turtula jusqu'à un ruissseau, où nous nous embraquâmes sur trois petits bateaux ; mais ils naviguaient avec tant de peine entre les pierres, qu'à tous moments il en fallait descendre, et sauter d'une pierre sur l'autre. Ce ruisseau nous conduisit à un lac si rempli de petits grains jaunâtres, de la grosseur du mil, que toute son eau en était teinte ; je pris ces grains pour la chrysalide de quelque insecte, et je croirais que c'était de quelques-unes de ces mouches qui nous persécutaient, parce que je ne voyais que ces animaux qui pussent répondre par leur quantité à ce qu'il fallait de grains de mil pour remplir un lac assez grand. Au bout de ce lac, il fallut marcher jusqu'à un autre de la plus belle eau, sur lequel nous trouvâmes un bateau ; nous mîmes dedans le quart de cercle, et le suivîmes sur les bords. La forêt était si épaisse sur ces bords, qu'il fallait nous faire jour avec la hache, embarrassés à chaque pas par la hauteur de la mousse, et par les sapins que nous rencontrions abattus. Dans toutes ces forêts il y a presque un aussi grand nombre de ces arbres, que de ceux qui sont sur pied : la terre qui les peut faire croître jusqu'à un certain point, n'est pas capable de les nourrir, ni assez profonde pour leur permettre de s'affermir ; la moitié périt ou tombe au moindre vent. Toutes ces forêts sont pleines de sapins et de bouleaux ainsi déracinés ; le temps a réduit ces derniers en poussière, sans avoir causé la moindre altération de l'écorce ; et l'on est surpris de trouver de ces arbres assez gros qu'on écrase et qu'on brise dès qu'on les touche. C'est cela peut-être qui a fait penser à l'usage qu'on fait en Suède de l'écorce de bouleau ; on s'en sert pour couvrir les maisons, et rien en effet n'y est plus propre. Dans quelques provinces, cette écorce est couverte de terre, qui forme sur les toits des espèces de jardins, comme il y en a sur les maisons d'Upsala. En Westro-Botnie, l'écorce est arrêtée par des cylindres de sapin attachés sur le faîte, et qui pendent des deux côtés du toit. Nos forêts donc ne paraissaient que des ruines ou des débris de forêts dont la plupart des arbres avaient péri ; c'était un bois de cette espèce, et affreux entre tous ceux-là, que nous traversions à pied, suivis de douze soldats qui portaient notre bagage. Nous arrivâmes enfin sur le bord d'un troisième lac, grand, et de la plus belle eau du monde ; nous y trouvâmes deux bateaux, dans lesquels, ayant nos instruments et notre bagage, nous attendîmes leur retour sur le bord. Le grand vent, et le mauvais état de ces bateaux, rendirent leur voyage long ; cependant ils revinrent, et nous nous y embarquâmes ; nous traversâmes le lac, et nous arrivâmes au pied du Niemi à 3 heures après midi.

Cette montagne, que les lacs qui l'environnent, et toutes les difficultés qu'il fallait vaincre pour y parvenir, faisaient ressembler aux lieux enchantés des fables, serait charmante partout ailleurs qu'en Laponie ; on trouve d'un côté un bois clair dont le terrain est aussi uni que les allées d'un jardin ; les arbres n'empêchent point de se promener, ni de voir un beau lac qui baigne le pied de la montagne ; d'un autre côté on trouve des salles et des cabinets qui paraissent taillés dans le roc, et auxquels il ne manque que le toit ; ces rochers sont si perpendiculaires à l'horizon, si élevés et si unis, qu'ils paraissent plutôt des murs commencés pour des palais, que l'ouvrage de la nature. Nous vîmes là plusieurs fois s'élever du lac ces vapeurs que les gens du pays appellent Haltios, et qu'ils prennent pour les esprits auxquels est commise la garde des montagnes ; celle-ci était formidable par les ours qui s'y devaient trouver ; cependant nous n'y en vîmes aucun, et elle avait plus l'air d'une montagne habitée par les fées et par les génies, que par les ours.

Le lendemain de notre arrivée, les brumes nous empêchèrent d'observer. Le 10 nos observations furent interrompues par le tonnerre et par la pluie ; le 11 elles furent achevées ; nous quittâmes le Niemi ; et après avoir repassé les trois lacs, nous nous trouvâmes à Turtula à 9 heures du soir. Nous en partîmes le 12, et arrivâmes à 3 heures après midi à Oswer-Torneà chez le curé, où nous trouvâmes nos compagnons ; et y ayant laissé M. Le Monnier et M. l'Abbé Outhier, je partis le 13 avec MM. Clairaut, Camus et Celsius pour le Horrilakero. Nous entrâmes avec quatre bateaux dans le Tenglio qui a ses cataractes, plus incommodes par le peu d'eau qui s'y trouve, et le grand nombre de pierres, que par la rapidité de ses eaux. Je fus surpris de trouver sur ses bords, si près de la zone glacée, des roses aussi vermeilles qu'il en naisse dans nos jardins. Enfin nous arrivâmes à 9 heures du soir sur le Horrilakero. Nos observations n'y furent achevées que le 17 ; et en étant partis le lendemain, nous arrivâmes le soir à Oswer-Torneà, où nous nous trouvâmes tous réunis.

Le lieu le plus convenable pour la base avait été choisi ; MM. Clairaut et Camus, après avoir bien visité les bords du fleuve, et les montagnes des environs, avaient déterminé sa direction, et fixé sa longueur par des signaux qu'ils avaient fait élever aux deux extémités.

Etant montés le soir sur l'Avasaxa, pour observer les angles qui devaient lier cette base à nos triangles, nous vîmes l'Horrilakero tout en feu. C'est un accident qui arrive souvent dans ces forêts, où l'on ne saurait vivre l'été que dans la fumée, et où la mousse et les sapins sont si combustibles, que tous les jours le feu qu'on y allume y fait des incendies de plusieurs milliers d'arpents. Ces feux, ou leur fumée, nous ont quelquefois autant retardés dans nos observations que l'épaisseur de l'air. Comme l'incendie du Horrilakero venait sans doute du feu que nous y avions laissé mal éteint, on y envoya trente hommes pour lui couper la communication avec les bois voisins. Nous n'achevâmes nos observations sur l'Avasaxa que le 21. L'Horrilakero brûlait toujours, nous le voyions enseveli dans la fumée ; et le feu qui était descendu dans la forêt y faisait à chaque instant de nouveaux ravages.

Quelques-uns des gens qu'on avait envoyés sur cette montagne ayant rapporté que le signal avait été endommagé par le feu, on l'envoya rebâtir ; et il ne fut pas difficile d'en retrouver le centre, par les précautions dont j'ai parlé.

Le 22 nous allâmes au Poiky-Torneà, sur le bord du fleuve, où était le signal septentrional de la base, pour y faire les observations qui la devaient lier avec le sommet des montagnes, et nous en partîmes le 23 pour nous rendre à l'autre extrémité de cette base, au signal méridional qui était sur le bord du fleuve, dans un endroit appelé Niemisby, où nous devions faire les mêmes observations. Nous couchâmes cette nuit dans une prairie assez agréable, d'où M. Camus partit le lendemain pour aller à Pello, préparer quelques cabanes pour nous loger, et faire bâtir un observatoire sur le Kittis, où nous devions faire les observations astronomiques pour déterminer l'amplitude de notre arc.

Après avoir fait notre observation au signal méridional, nous remontâmes le soir sur le Cuitaperi, où la dernière observation qui devait lier la base aux triangles fut achevée le 26.

Nous venions d'apprendre que le secteur que nous attendions d'Angleterre était arrivé à Torneà, et nous nous hâtâmes de nous y rendre pour préparer ce secteur, et tous les autres instruments que nous devions porter sur le Kittis, aprace que, comme les rigueurs de l'hiver étaient plus à craindre sur le Kittis qu'à Torneà, nous voulions commencer avant les grands froids les observations pour l'amplitude de l'arc à cette extrémité de notre méridienne. Pendant qu'on préparait tout pour le voyage de Pello, nous montâmes dans la flèche de l'église qui est bâtie dans l'île Swentzar, que je désigne ici, pour qu'on ne la confonde pas avec l'église finnoise bâtie dans l'île Biorckohn, au midi de Swentzar ; et ayant observé de cette flèche les angles qu'elle fait avec nos montagnes, nous repartîmes de Torneà le 3 septembre avec quinze bateaux, qui faisaient sur le fleuve la plus grande flotte qu'on y eût jamais vue, et nous vînmes coucher à Kuckula.

Le lendemain nous arrivâmes à Korpikyla ; et pendant que le reste de la compagnie continuait sa route vers Pello, j'en partis à pied avec MM. Celsius et Outhier pour aller au Kakama, où nous n'arrivâmes qu'à 9 heures du soir par une grande pluie.

Tout le sommet du Kakama est d'une pierre blanche, feuilletée, et séparée par des plans verticaux, qui coupent fort perpendiculairement le méridien. Ces pierres avaient tellement retenu la pluie, qui tombait depuis longtemps, que tous les endroits qui n'étaient pas des pointes de rocher étaient remplis d'eau ; et il plut encore sur nous toute la nuit. Nos observations ne purent être achevées le lendemain ; il fallut passer sur cette montagne une seconde nuit, aussi humide et aussi froide que la première ; et ce ne fut que le 6 que nous achevâmes nos observations.

Après ce fâcheux séjour que nous avions fait sur le Kakama, nous en partîmes ; et la pluie continuelle, dans une forêt où l'on avait beaucoup de peine à marcher, nous ayant fait faire les plus grands efforts, nous arrivâmes après cinq heures de marche à Korpikyla. Nous y couchâmes cette nuit ; et étant partis le lendemain, nous arrivâmes le 9 septembre à Pello, où nous nous trouvâmes tous réunis.

Toutes nos courses, et un séjour de 63 jours dans les déserts, nous avaient donné la plus belle suite de triangles que nous pussions souhaiter. Un ouvrage commencé sans savoir s'il serait possible, et, pour ainsi dire, au hasard, était devenu un ouvrage heureux, dans lequel il semblait que nous eussions été les maîtres de placer les montagnes à notre gré. Toutes nos montagnes, avec l'église de Torneà, formaient une figure fermée, dans laquelle se trouvait l'Horrilakero, qui en était comme le foyer, et le lieu où aboutissaient les triangles, dans lesquels se divisait notre figure. C'était un heptagone, qui se trouvait  placé dans la direction du méridien. IL était susceptible d'une vérification singulière dans ces sortes d'opérations, dépendante de la propriété des polygones. La somme des angles d'un heptagone sur un plan doit être de 900 degrés ; la somme dans notre heptagone couché sur une surface courbe doit être un peu plus grande ; et nous la trouvions de 900° 1' 37" après 16 angles observés. Vers le milieu de l'heptagone se trouvait une base plus grande qu'aucune qui eût jamais été mesurée, et sur la surface la plus plate, puisque c'était sur les eaux du fleuve que nous la devions mesurer, lorsqu'il serait glacé. La grandeur de cette base nous assurait de la précision avec laquelle nous pouvions mesurer l'heptagone ; et sa situation ne nous laissait point craindre que les erreurs pussent aller loin, par le petit nombre de nos triangles, au milieu desquels elle se trouvait.

Enfin la longueur de l'arc du méridien que nous mesurions était fort convenable pour la certitude de notre opération. S'il y a un avantage à mesurer de grands arcs, en ce que les erreurs qu'on peut commettre dans la détermination de l'amplitude ne sont que les mêmes pour les grands arcs et les petits, et que répandues sur de petits arcs, elles ont plus d'effets que répandues sur de grands ; d'un autre côté, les erreurs qu'on peut commettre sur les triangles peuvent avoir des effets d'autant plus dangereux, que la distance qu'on mesure est plus longue, et que le nombre des triangles est plus grand. Si ce nombre est grand, et qu'on ne puisse pas se corriger souvent par des bases, ces dernières erreurs peuvent former une série très divergente, et faire perdre plus d'avantage qu'on n'en retirerait par de grands arcs. J'avais lu à l'Académie, avant mon départ, un mémoire sur cette matière, où j'avais déterminé la longueur la plus avantageuse qu'il fallût mesurer pour avoir la mesure la plus certaine : cette longueur dépend de la précision avec laquelle on observe les angles horizontaux, comparée à celle que peut donner l'instrument avec lequel on observe la distance des étoiles au zénith. Et appliquant à notre opération les réflexions que j'avais faites, on trouvera qu'un arc plus long ou plus court que le nôtre ne nous aurait pas donné tant de certitude dans sa mesure.

Nous nous servions, pour observer les angles entre nos signaux, d'un quart-de-cercle de deux pieds de rayon, armé d'un micromètre, qui, vérifié plusieurs fois autour de l'horizon, donnait toujours la somme des angles fort près de quatre droits ; son centre était toujours placé au centre des signaux ; chacun faisait son observation, et l'écrivait séparément ; et l'on prenait ensuite le milieu de toutes ces observations, qui différaient peu les unes des autres.

Sur chaque montagne on avait soin d'observer la hauteur ou l'abaissement des objets dont on se servait pour prendre les angles ; et c'est sur ces hauteurs qu'est fondée la réduction des angles au plan de l'horizon.

Cette première partie de notre ouvrage, celle sur laquelle pouvait tomber l'impossibilité, étant si heureusement terminée, notre courage redoubla pour le reste, qui ne demandait plus que des peines.

Dans une suite de triangles qui se tiennent les uns les autres par des côtés communs, et dont on connaît les angles, dès qu'on connaît un côté d'un seul de ces triangles, il est facile de connaître tous les autres. Nous étions donc sûrs d'avoir fort exactement la distance entre la flèche de l'église de Torneà, qui terminait notre heptagone au midi, et le signal du Kittis, qui le terminait au nord, dès qu'une fois la longueur de notre base serait connue ; et cette mesure se pouvait remettre à l'hiver, où le temp ni la glace ne nous manqueraient pas.

Nous pensâmes donc à l'autre partie de notre ouvrage, à déterminer l'amplitude de l'arc du méridien compris entre le Kittis et Torneà, que nous regardions comme mesuré. J'ai dit en quoi consistait cette détermination. Il fallait observer la quantité dont une même étoile, lorsqu'elle passait au méridien, paraissait plus haute ou plus basse à Torneà qu'au Kittis ; ou, ce qui revient au même, la quantité dont cette étoile à son passage par le méridien, était plus proche ou plus éloignée du zénith de Torneà que de celui du Kittis. Cette différence entre les deux hauteurs, ou entre les deux distances au zénith, était l'amplitude de l'arc du méridien terrestre entre le Kittis et Torneà. Cette opération est simple, elle ne demande pas même qu'on ait les distances absolues de l'étoile au zénith de chaque lieu ; il suffit d'avoir la différence entre ces distances. Mais cette opération demande la plus grande exactitude, et les plus grandes précautions. Nous avions, pour la faire, un secteur d'environ 9 pieds de rayon, semblable à celui dont se sert M. Bradley, et avec lequel il a fait sa belle découverte sur l'aberration des fixes. L'instrument avait été fait à Londres, sous les yeux de M. Graham, de la Société Royale d'Angleterre. Cet habile mécanicien s'était appliqué à lui procurer tous les avantages et toutes les commodités dont nous pouvions avoir besoin ; enfin il en avait divisé lui-même le limbe.

Il y a trop de choses à remarquer dans cet instrument, pour entreprendre d'en faire ici une description complète. Quoique ce qui constitue proprement l'instrument soit fort simple ; sa grandeur, le nombre de pièces qui servent à le rendre commode pour l'observateur, la pesanteur d'une large pyramide d'environ 12 pieds de hauteur qui lui sert de pied, rendaient presque impraticable son accès sur le sommet d'une montagne de Laponie.

On avait bâti sur le Kittis deux observatoires. Dans l'un était une pendule de M. Graham, un quart-de-cercle de 2 pieds de rayon, et un instrument qui consistait dans une lunette perpendiculaire et mobile autour d'un axe horizontal, que nous devions encore aux soins de M. Graham ; cet instrument était placé précisément au centre du signal qui avait servi de pointe à notre dernier triangle, et l'on s'en servait pour déterminer la direction de nos triangles avec la méridienne. L'autre observatoire, beaucoup plus grand, était à côté de celui-là, et si près, qu'on pouvait aisément entendre compter à la pendule de l'un à l'autre ; le secteur le remplissait presque tout. Je ne parlerai point des difficultés qui se trouvèrent à transporter tant d'instruments sur la montagne. Cela se fit ; on plaça fort exactement le limbe du secteur dans le plan du méridien qu'on avait tracé, et l'on s'assura qu'il était bien placé, par l'heure du passage de l'étoile, dont on avait pris des hauteurs. Enfin tout était prêt pour observer le 30 septembre 1736 ; et l'on fit les jours suivants les observations de l'étoile Delta du Dragon, entre lesquelles la plus grande différence qui se trouve n'est pas de 3 secondes.

Pendant qu'on observait cette étoile avec le secteur, les autres observations n'étaient pas négligées : on réglait tous les jours la pendule avec soin, par les hauteurs correspondantes du soleil ; et l'on observait avec l'instrument dont j'ai parlé le passage du soleil, et l'heure du passage par les verticaux des signaux du Niemi et du Pullingi. On détermina par ce moyen la position de notre heptagone à l'égard de la méridienne ; et huit de ces observations, dont les plus écartées n'ont pas entre elles une minute de différence, donnent par un milieu l'angle que forme avec la méridienne du Kittis la ligne tirée du signal de Kittis au signal de Pullingi, de 28° 51' 52".

Toutes ces observations s'étaient faites fort heureusement ; mais les pluies et les brumes les avaient tant retardées, que nous étions venus à un temps où l'on ne pouvait presque plus entreprendre le retour à Torneà ; cependant il y fallait faire les autres observations correspondantes de la même étoile ; et nous voulions tâcher qu'il s'écoulât le moins de temps qu'il serait possible entre ces observations, afin d'éviter les erreurs qui auraient pu naître du mouvement de l'étoile, en cas qu'elle en eût quelqu'un qui ne fût pas connu.

On voit assez que toute cette opération étant fondée sur la différence de la hauteur méridienne d'une même étoile observée au Kittis et à Torneà, il faut que cette étoile, pendant l'opération, demeure à la même place, ou du moins que, s'il lui arrive quelque changement d'élévation qui lui soit propre, on connaisse ce changement, afin de ne pas le confondre avec celui qui dépend de la courbure de l'arc qu'on cherche.

Les astronomes ont observé depuis plusieurs siècles un mouvement des étoiles autour des pôles de l'écliptique, d'où naît la précession des équinoxes, et un changement de déclinaison dans les étoiles, dont on peut tenir compte dans l'affaire dont nous parlons.

Mais il y a dans les étoiles un autre changement en déclinaison, sur lequel, quoiqu' observé plus récemment, je crois qu'on peut compter aussi sûrement que sur l'autre. Quoique M. Bradley soit le premier qui ait découvert les règles de ce changement, l'exactitude de ses observations, et l'instrument avec lequel il les a faites, équivalent à plusieurs siècles d'observations ordinaires. Il a trouvé que chaque étoile, observée pendant le cours d'une année, semblait décrire dans les cieux une petite ellipse, dont le grand axe est d'environ 40 ". Comme il semblait d'abord y avoir de grandes variétés dans ce mouvement des étoiles, ce ne fut qu'après une longue suite d'observations que M. Bradley trouva la théorie de laquelle ce mouvement, ou plutôt de cette apparence, dépend. S'il avait fallu son exactitude pour découvrir ce mouvement, il fallut sa sagacité pour découvrir le principe qui le produit. Nous n'expliquerons point le système de cet illustre astronome, qu'on peut voir beaucoup mieux qu'on ne le verrait ici dans les Transactions philosophiques, N° 406. Nous dirons seulement que cette différence qui arrive dans le lieu des étoiles observé de la terre vient du mouvement de la lumière que l'étoile lance, et du mouvement de la terre dans son orbite, combinés l'un avec l'autre. Si la terre était immobile, il faudrait donner une certaine inclinaison à la lunette à travers laquelle on observe une étoile, pour que le rayon qui part de cette étoile la traversât par le centre, et parvint à l'oeil. Mais si la terre qui porte la lunette se meut avec une vitesse comparable à la vitesse du rayon de lumière, ce ne sera pas la même inclinaison qu'il faudra donner à la lunette ; il la faudra changer de situation, pour que le rayon qui la traverse par le centre puisse parvenir à l'oeil ; et les différentes positions de la lunette dépendront des différentes directions dans lesquelles la terre se meut en différents temps de l'année. Le calcul fait d'après ce principe, d'après la vitesse de la terre dans son orbite, et d'après la vitesse de la lumière connue par d'autres expériences, le changement des étoiles en déclinaison se trouve tel que M. Bradley l'a observé ; et l'on est en état d'ajouter ou de soustraire à la déclinaison de chaque étoile la quantité nécessaire pour la considérer comme fixe pendant le temps écoulé entre les observations qu'on compare les unes aux autres, pour déterminer l'amplitude d'un arc du méridien.

Quoique le mouvement de chaque étoile, dans le cours de l'année, suive fort exactement la loi qui dépend de cette théorie, M. Bradley a découvert encore un autre mouvement des étoiles, beaucoup plus lent que les deux dont nous venons de parler, et qui n'est guère sensible qu'après plusieurs années. Il faudra encore, si l'on veut avoir la plus grande exactitude, tenir compte de ce troisième mouvement. Mais pour notre opération, dans laquelle le temps écoulé entre les observations est très court, son effet est insensible, ou du moins beaucoup plus petit que tout ce qu'on peut raisonnablement espérer de déterminer dans ces sortes d'opérations. En effet, j'avais consulté M. Bradley, pour savoir s'il avait quelques observations immédiates des deux étoiles dont nous nous sommes servis pour déterminer l'amplitude de notre arc. Quoiqu'il n'ait point observé nos étoiles, parce qu'elles passent trop loin de son zénith pour pouvoir être observées avec son instrument, il a bien voulu me faire part de ses dernières découvertes sur l'aberration, et sur ce troisième mouvement des étoiles ; et la correction qu'il m'a envoyée pour notre amplitude, dans laquelle il a eu égard à la précession des équinoxes, à l'aberration de la lumière, et à ce mouvement nouveau, ne diffère pas sensiblement de la correction que nous avions faite pour la précession et l'aberration seulement.

Quoiqu'on puisse donc assez sûrement compter sur la correction pour l'aberration de la lumière, nous voulions tâcher que cette correction fût peu considérable, pour satisfaire ceux (s'il y en a ) qui ne voudraient pas encore admettre la théorie de M. Bradley, ou qui croiraient qu'il y a quelque autre mouvement dans les étoiles ; il fallait pour cela que le temps qui s'écoulerait entre les observations du Kittis et celles de Torneà fût le plus court qu'il serait possible.

Nous avions vu de la glace dès le 19 septembre, et de la neige le 21 ; plusieurs endroits du fleuve avaient déjà glacé ; et ces premières glaces, qui sont imparfaites, le rendent quelquefois longtemps innavigable, et impraticable aux traîneaux.

En attendant à Pello, nous risquions de ne pouvoir arriver à Torneà qu'après un temps qui mettrait un trop long intervalle entre les observations déjà faites, et celles que nous devions y faire ; nous risquions même que notre étoile nous échappa, et que le soleil, qui s'en approchait, nous la fît disparaître. Il eût fallu alors revenir, dans le fort de l'hiver, faire de nouvelles observations de quelque autre étoile sur le Kittis ; et c'était une chose qui ne paraissait guère praticable ni possible, que de passer les nuits d'hiver sur cette montagne à observer.

En partant, on courait le risque d'être pris sur le fleuve par les glaces, et arrêté avec tous les instruments, on ne sait où, ni pour combien de temps.On risquait encore de voir par là les observations du Kittis devenir inutiles ; et nous voyions combien les observations déjà faites étaient un bien difficile à retrouver dans un pays où les observations sont si rares ; où tout l'été nous ne pouvions espérer de voir aucune des étoiles que pouvait embrasser notre secteur, par leur petitesse, et par le jour continuel qui les efface, et où l'hiver rendait l'observatoire du Kittis inhabitable. Nous délibérâmes sur toutes ces difficultés, et nous résolûmes de risquer le voyage. MM. camus et Celsius partirent le 23 avec le secteur ; le lendemain MM. Clairaut et Le Monnier ; enfin le 26 je partis avec M. l'Abbé Outhier. Nous fûmes assez heureux pour arriver à Torneà en bateau le 28 octobre ; et l'on nous assurait que le fleuve n'avait presque jamais été navigable dans cette saison.

L'observatoire que nous avions fait préparer à Torneà était prêt à recevoir le secteur, et on l'y plaça dans le plan du méridien. Le 1er novembre il commença à geler très fort, et le lendemain tout le fleuve était pris. La glace ne fondit plus, la neige vint bientôt la couvrir, et ce vaste fleuve, qui, peu de kours auparavant, était couvert de cygnes, et de toutes les espèces d'oiseaux aquatiques, ne fut plus qu'une plaine immense de glace et de neige.

On commença le 1er novembre à observer la même étoile qu'on avait observée sur le Kittis, et avec les mêmes précautions ; et les plus écartées de ces observations ne diffèrent que d'une seconde. Tant ces dernières observations que celles du Kittis avaient été faites sans éclairer les fils de la lunette à la lueur du jour. En prenant un milieu entre les unes et les autres, réduisant les parties du micromètre en secondes, et ayant égard au changement en déclinaison de l'étoile pendant le temps écoulé entre les observations, tant pour la précession des équinoxes, que pour les autres mouvements de l'étoile, on trouve pour l'amplitude de notre arc 57', 27".

Tout notre ouvrage était fait pour ainsi dire ; il était arrêté, sans que nous pussions savoir s'il nous ferait trouver la terre allongée ou aplatie, parce que nous ne savions pas quelle était la longueur de notre base. Ce qui nous restait à faire n'était pas une opération difficile en elle-même, ce n'était que de mesurer à la perche la distance entre deux signaux qu'on avait plantés l'été passé ; mais cette mesure devait se faire sur la glace d'un fleuve de Laponie, dans un pays où chaque jour rendait le froid plus insupportable ; et la distance à mesurer était de plus de trois lieues.

On nous conseillait de remettre la mesure de cette base au printemps, parce qu'alors, outre la longueur des jours, les premières fontes qui arrivent à la superficie de la neige, qui sont bientôt suivies d'une nouvelle gelée, y forment une espèce de croûte capable de porter les hommes ; au lieu que pendant tout le fort de l'hiver la neige de ces pays n'est qu'une espèce de poudre fine et sèche, haute communément de quatre ou cinq pieds, dans laquelle il est impossible de marcher quand elle est une fois parvenue à cette hauteur. Malgré ce que nous voyions tous les jours, nous craignions d'être surpris par quelque dégel. Nous ne savions pas qu'il serait encore temps au mois de mai de mesurer la base : et tous les avantages que nous pouvions trouver au printemps disparurent devant la crainte la moins fondée de manquer notre mesure.

Cependant nous ne savions point si la hauteur des neiges permettrait encore de marcher sur le fleuve à l'endroit de la base ; et MM. Clairaut, Outhier et Celsius, partirent le 10 décembre pour en aller juger. Ils trouvèrent les neiges déjà très hautes ; mais comme cependant elles ne faisaient pas désespérer de pouvoir mesurer, nous nous rendîmes tous à Oswer-Torneà.

M. Camus, aidé de M. l'Abbé Outhier, employa le 19 et le 20 à ajuster huit perches de 30 pieds chacune, d'après une toise de fer que nous avions apportée de France, et qu'on avait soin pendant cette opération de tenir dans un lieu où le thermomètre de M. de Réaumur était à 15 degrés au-dessus de zéro, et celui de M. Prins à 62 degrés, ce qui est la température des mois d'avril et mai à Paris. Nos perches une fois ajustées, le changement que le froid pouvait apporter à leur longueur n'était pas à craindre, parce que nous avions observé qu'il s'en fallait de beaucoup que le froid et le chaud causassent sur la longueur des mesures de sapin des effets aussi sensibles que ceux qu'ils causent sur la longueur des mesures de fer. Toutes les expériences que nous avons faites sur cela nous ont donné des variations de longueur presque insensibles. Et quelques expériences me feraient croire que les mesures de bois, au lieu de se raccourcir au froid, comme les mesures de métal, s'y allongent.Peut-être un reste de sève, qui était encore dans ces mesures, se glaçait-il lorsqu'elles étaient exposées au froid, et les faisait-il participer à la propriété des liqueurs, dont le volume augmente lorsqu'elles se gèlent. M. Camus avait pris de telles précautions pour ajuster ces perches, que malgré leur extrême longueur, lorsqu'on les présentait entre deux bornes de fer, elles y entraient si juste que l'épaisseur d'une feuille du papier le plus mince, de plus ou de moins, rendait l'entrée impossible, ou trop libre.

Ce fut le vendredi 21 décembre, au solstice d'hiver, temps remarquable pour un pareil ouvrage, que nous commençâmes la mesure de notre base vers l'Avasaxa, où elle se trouvait. A peine le soleil se levait-il alors vers le midi, mais les longs crépuscules, la blancheur des neiges, et les feux dont le ciel est toujours éclairé dans ces pays, nous donnaient chaque jour assez de lumière pour travailler quatre ou cinq heures. Nous partîmes à 11 heures du matin de chez le curé d'Oswer-Torneà, où nous logeâmes pendant cet ouvrage ; et nous nous rendîmes sur le fleuve où nous devions commencer la mesure, avec un tel nombre de traîneaux, et un si grand équipage, que les lapons descendirent de leurs montagnes, attirés par la nouveauté du spectacle. Nous nous partageâmes en deux bandes, dont chacune portait quatre des mesures dont nous venons de parler. Je ne dirai rien des fatigues ni des périls de cette opération ; on imaginera ce que c'est que de marcher dans une neige haute de 2 pieds, chargés de perches pesantes, qu'il fallait continuellement poser sur la neige et relever ; pendant un froid si grand, que la langue et les lèvres se gelaient sur le champ contre la tasse, lorsqu'on voulait boire de l'eau-de-vie, qui était la seule liqueur qu'on pût tenir assez liquide pour la boire, et ne s'en arrachaient que sanglantes ; pendant un froid qui gela les doigts de quelques-uns de nous, et qui nous menaçait à tous moments d'accidents plus grands encore. Tandis que les extrémités de nos corps étaient glacées, le travail nous faisait suer. L'eau-de-vie ne put suffire à nous désaltérer ; il fallut creuser dans la glace des puits profonds, qui étaient presque aussitôt refermés, et d'où l'eau pouvait à peine parvenir liquide à la bouche ; et il fallait s'exposer au dangereux contraire que pouvait produire dans nos corps échauffés cette eau glacée.

Cependant l'ouvrage avançait ; six journées de travail l'avaient conduit au point, qu'il ne restait plus à mesurer qu'environ 500 toises, qui n'avaient pu être remplies de piquets assez tôt. On interrompit donc la mesure le 27, et MM. Clairaut, Camus et Le Monnier allèrent planter ces piquets, pendant qu'avec M. L'Abbé Outhier, j'employai ce jour à une entreprise assez extraordinaire.

Une observation de la plus légère conséquence, et qu'on aurait pu négliger dans les pays les plus commodes, avait été oubliée l'été passé : on n'avait point observé la hauteur d'un objet dont on s'était servi en prenant de l'Avasaxa l'angle entre le Cuitaperi et l'Horrilakero. L'envie que nous avions que rien ne manquât à notre ouvrage nous faisait pousser l'exactitude jusqu'au scrupule. J'entrepris de monter sur l'Avasaxa avec un quart-de-cercle. Si l'on conçoit ce que c'est qu'une montagne fort élevée, remplie de rochers, qu'une quantité prodigieuse de neige cache, et dont elle recouvre les cavités dans lesquelles on peut être abîmés, on ne croira guère possible d'y monter. Il y a cependant deux manières de le faire : l'une en marchant ou plutôt glissant sur deux planches étroites, longues de 8 pieds, dont se servent les Finnois et les Lapons pour ne pas enfoncer dans la neige, manière d'aller qui a besoin d'un long exercice ; l'autre en se confiant aux rennes, qui peuvent faire un pareil voyage.

Ces animaux ne peuvent traîner qu'un fort petit bateau, dans lequel à peine peut entrer la moitié du corps d'un homme ; ce bateau destiné à naviguer dans la neige, pour trouver moins de résistance contre la neige qu'il doit fendre avec sa proue, et sur laquelle il doit glisser, a la figure des bateaux dont on se sert sur la mer, c'est-à-dire, a une proue pointue, et une quille étroite dessous, qui le laisse rouler et verser continuellement, si celui qui est dedans n'est bien attentif à conserver l'équilibre. Le bateau est attaché par une longe au poitrail du renne qui court avec fureur lorsque c'est sur un chemin battu et ferme. Si l'on veut arrêter, c'est en vain qu'on tire une espèce de bride attachée aux cornes de l'animal ; indocile et indomptable, il ne fait le plus souvent que changer de route ; quelquefois même il se retourne, et vient se venger à coups de pied. Les lapons savent alors renverser le bateau sur eux, et s'en servir comme d'un bouclier contre les fureurs du renne. Pour nous, peu habiles pour cette ressource, nous eussions été tués avant que d'avoir pu nous mettre à couvert. Toute notre défense fut un petit bâton qu'on nous mit à la main, qui est comme le gouvernail avec lequel il faut diriger le bateau, et éviter les troncs d'arbres. C'était ainsi que m'abandonnant aux rennes, j'entrepris d'escalader l'Avasaxa, accompagné de M. l'Abbé Outhier, de deux Lapons et une Laponne, et de M. Brunnius leur curé. La première partie du voyage se fit dans un instant : il y avait un chemin dur et battu depuis la maison du curé jusqu'au pied de la montagne, et nous le parcourûmes avec une vitesse qui n'est comparable qu'à celle de l'oiseau qui vole. Quoique la montagne, sur laquelle il n'y avait aucun chemin, retardât les rennes, ils nous conduisirent jusque sur le sommet ; et nous y fîmes aussitôt l'observation pour laquelle nous y étions venus. pendant ce temps-là, nos rennes avaient creusé des trous profonds dans la neige, où ils paissaient la mousse dont les rochers de cette montagne sont couverts ; et nos Lapons avaient allumé un grand feu, où nous vînmes bientôt nous chauffer avec eux. Le froid était si grand, que la chaleur ne pouvait s'étendre à la moindre distance ; si la neige se fondait dans les endroits que touchait le feu, elle se regelait tout autour, et formait un foyer de glace.

Si nous avions eu beaucoup de peine à monter sur l'Avasaxa, nous craignîmes alors de descendre trop vite une montagne escarpée, dans des voitures qui, quoique submergées dans la neige, glissent toujours, traînées par des animaux déjà terribles dans la plaine, et qui, quoiqu'enfonçant jusqu'au ventre dans la neige, cherchaient à s'en délivrer par leur vitesse. Nous fûmes bientôt au pied de l'Avasaxa, et le moment d'après, tout le grand fleuve fut traversé, et nous à la maison.

Le lendemain nous achevâmes la mesure de notre base ; et nous ne dûmes pas regretter la peine qu'il y a de faire un pareil ouvrage sur un fleuve glacé, lorsque nous vîmes l'exactitude que la glace nous avait donnée. La différence qui se trouvait entre les mesures de nos deux troupes n'était que de quatre pouces sur une distance de 7406 toises 5 pieds : exactitude qu'on n'oserait attendre, et qu'on n'oserait presque dire. Et l'on ne saurait la regarder comme un effet du hasard et des compensations qui se seraient faites après des différences plus considérables ; car cette petite différence nous vint presque toute le dernier jour. Nos deux troupes avaient mesuré tous les jours le même nombre de toises, et tous les jours la différence qui se trouvait entre les deux mesures n'était pas d'un pouce, dont l'une avait tantôt surpassé l'autre, et tantôt en avait été surpassée. Cette justesse, quoique due à la glace, et au soin que nous prenions en mesurant, faisait voir encore combien nos perches étaient égales ; car la plus petite inégalité entre ces perches aurait causé une différence considérable sur une distance aussi longue qu'était notre base.

Nous connaissions l'amplitude de notre arc, et toute notre figure déterminée n'attendait plus que la mesure de l'échelle à laquelle on devait la rapporter, que la longueur de la base. Nous vîmes donc, aussitôt que cette base fut mesurée, que la longueur de l'arc du méridien intercepté entre les deux parallèles, qui passent par notre observatoire de Torneà et celui du Kittis, était de 55023 toises 1/2 ; que cette longueur ayant pour amplitude 57' 27", le degré du méridien sous le cercle polaire était plus grand de près de 1000 toises qu'il ne devait être selon les mesures du livre de la grandeur et figure de la terre.

Après cette opération, nous nous hâtâmes de revenir à Torneà, tâcher de nous garantir des dernières rigueurs de l'hiver.

La ville de Torneà, lorsque nous y arrivâmes le 30 décembre, avait véritablement l'air affreux. Ses maisons basses se trouvaient enfoncées jusqu'au toit dans la neige, qui aurait empêché le jour d'y entrer par les fenêtres, s'il y avait eu du jour ; mais les neiges toujours tombantes, ou prêtes à tomber, ne permettaient presque jamais au soleil de se faire voir pendant quelques moments dans l'horizon vers midi. Le froid fut si grand dans le mois de janvier, que nos thermomètres de mercure, de la construction de M. de Réaumur, ces thermomètres qu'on fut surpris de voir descendre à 14 degrés au dessous de la congélation à Paris dans les plus grands froids du grand hiver de 1709, descendirent alors à 37 degrés ; ceux d'esprit de vin gelèrent. Lorsqu'on ouvrait la porte d'une chambre chaude, l'air de dehors convertissait sur le champ en neige la vapeur qui s'y trouvait, et en formait de gros tourbillons blancs ; lorsqu'on sortait, l'air semblait déchirer la poitrine. Nous étions avertis et menacés à tous moments des augmentations de froid, par le bruit avec lequel les bois dont toutes les maisons sont bâties se fendaient. A voir la solitude qui régnait dans les rues, on eût cru que tous les habitants de la ville étaient morts. Enfin on voyait à Torneà des gens mutilés par le froid ; et les habitants d'un climat si dur y perdent quelquefois le bras ou la jambe. Le froid, toujours très grand dans ces pays, reçoit souvent tout-à-coup des augmentations qui le rendent presque infailliblement funeste à ceux qui s'y trouvent exposés. Quelquefois il s'élève tout-à-coup des tempêtes de neige, qui exposent encore à un plus grand péril ; il semble que le vent souffle de tous les côtés à la fois ; et il lance la neige avec une telle impétuosité, qu'en un moment tous les chemins sont perdus. Celui qui est pris d'un tel orage à la campagne voudrait en vain se retrouver par la connaissance des lieux, ou des marques faites aux arbres : il est aveuglé par la neige, et s'y abîme s'il fait un pas.

Si la terre est horrible alors dans ces climats, le ciel présente aux yeux les plus charmants spectacles. Dès que les nuits commencent à être obscures, des feux de mille couleurs et de mille figures éclairent le ciel et semblent vouloir dédommager cette terre accoutumée à être éclairée continuellement, de l'absence du soleil qui la quitte. Ces feux, dans ces pays, n'ont point de situation constante, comme dans nos pays méridionaux. Quoiqu'on voie souvent un arc d'une lumière fixe vers le nord, ils semblent cependant encore plus souvent occuper indifféremment tout le ciel. Ils commencent quelquefois par former une grande écharpe d'une lumière claire et mobile, qui a ses extrémités dans l'horizon, et qui parcourt rapidement les cieux, par un mouvement semblable à celui du filet des pêcheurs, conservant dans ce mouvement assez sensiblement la direction perpendiculaire au méridien. Le plus souvent, après ces préludes, toutes ces lumières viennent se réunir vers le zénith, où elles forment le centre d'une espèce de couronne. Souvent des arcs, semblables à ceux que nous voyons en France vers le nord, se trouvent situés vers le midi ; souvent il s'en trouve vers le nord et vers le midi tout ensemble ; leurs sommet s'approchent, pendant que leurs extrémités s'éloignent en descendant vers l'horizon. J'en ai vu d'ainsi opposés, dont les sommets se touchaient presque au zénith ; les uns et les autres ont souvent au-delà plusieurs autres arcs concentriques. Ils ont tous leurs sommets vers la direction du méridien, avec cependant quelque déclinaison occidentale, qui ne m'a pas paru toujours la même, et qui est quelquefois insensible. Quelques-uns de ces arcs, après avoir eu leur plus grande largeur au-dessus de l'horizon, se resserrent en s'en approchant, et forment au-dessus plus de la moitié d'une grande ellipse. On ne finirait pas si l'on voulait dire toutes les figures que prennent ces lumières, ni tous les mouvements qui les agitent. Leur mouvement le plus ordinaire les fait ressembler à des drapeaux qu'on ferait voltiger dans l'air ; et par les nuances des couleurs dont elles sont teintes, on les prendrait pour de vastes bandes de ces taffetas que nous appelons flambés. Quelquefois elles tapissent quelques endroits du ciel d'écarlate. Je vis un jour à Oswer-Torneà (c'était le 18 décembre) un spectacle de cette espèce, qui attira mon admiration, malgré tous ceux auxquels j'étais accoutumé. On voyait vers le midi une grande région du ciel teinte d'un rouge si vif, qu'il semblait que toute la constellation d'Orion fût trempée dans du sang ; cette lumière, fixe d'abord, devint bientôt mobile ; et après avoir pris d'autres couleurs, de violet et de bleu, elle forma un dôme dont le sommet était peu éloigné du zénith vers le sud-ouest ; le plus beau clair de lune n'effaçait rien de ce spectacle. Je n'ai vu que deux de ces lumières rouges qui sont rares dans ce pays, où il y en a de tant de couleurs ; et on les y craint comme le signe de quelque grand malheur. Enfin lorsqu'on voit ces phénomènes, on ne peut s'étonner que ceux qui les regardent avec d'autres yeux que les philosophes, y trouvent des chars enflammés, des armées combattantes, et mille autres prodiges.

Nous demeurâmes à Torneà, renfermés dans nos chambres, dans une espèces d'inaction, jusqu'au mois de mars, que nous fîmes de nouvelles entreprises.

La longueur de l'arc que nous avions mesuré, qui différait tant de ce que nous devions trouver, suivant les mesures du livre de la grandeur et figure de la terre, nous étonnait ; et malgré l'incontestabilité de notre opération, nous résolûmes de faire des vérifications les plus rigoureuses de tout notre ouvrage.

Quant à nos triangles, tous leurs angles avaient été observés tant de fois, et par un si grand nombre de personnes qui s'accordaient, qu'il ne pouvait y avoir aucun doute sur cette partie de notre ouvrage. Elle avait même un avantage qu'aucun autre ouvrage de cette espèce n'avait encore eu : dans ceux qu'on a faits jusqu'ici, on s'est contenté quelquefois d'observer deux angles, et de conclure le troisième. Quoique cette pratique nous eût été bien commode, et qu'elle nous eût épargné plusieurs séjours désagréables sur le sommet des montagnes, nous ne nous étions dispensés d'aucun de ces séjours, et tous nos angles avaient été observés.

De plus, quoique pour déterminer la distance entre Torneà et le Kittis, il n'y eût que 8 triangles nécessaires, nous avions observé plusieurs angles surnuméraires ; et notre heptagone donnait par là des combinaisons ou suites de triangles sans nombre.

Notre ouvrage, quant à cette partie, avait donc été fait, pour ainsi dire, un très grand nombre de fois ; et il n'était question que de comparer par le calcul les longueurs que donnaient toutes ces différentes suites de triangles. Nous poussâmes la patience jusqu'à calculer 12 de ces suites : et malgré des triangles rejetables dans de pareilles opérations, par la petitesse des angles que quelques-unes contenaient, nous ne trouvions pas de différence plus grande que de 54 toises entre toutes les distances du Kittis à Torneà, déterminées par toutes ces combinaisons ; et nous nous arrêtâmes à deux, que nous avons jugé préférables aux autres, qui différaient entre elles de 4 toises 1/2, et dont nous avons pris le milieu pour déterminer la longueur de notre arc.

Le peu de différence qui se trouvait entre toutes ces distances ,ous aurait étonnés, si nous n'eussions su quels soins, et combien de temps nous avions employé dans l'observation de nos angles. Huit ou neuf triangles nous avaient coûté 63 jours ; et chacun des angles avait été pris tant de fois, et par tant d'observateurs différents, que le milieu de toutes ces observations ne pouvait manquer d'approcher fort près la vérité.

Le petit nombre de nos triangles nous mettait à portée de faire un calcul singulier, et qui peut donner les limites les plus rigoureuses de toutes les erreurs que la plus grande maladresse, et le plus grand malheur joints ensemble, pourraient accumuler. Nous avions supposé que dans tous les triangles depuis la base, on se fût toujours trompé de 20" dans chacun des deux angles, et de 40" dans le troisième, et que toutes ces erreurs allassent toujours dans le même sens, et tendissent toujours à diminuer la longueur de notre arc ; et le calcul fait d'après une si étrange supposition, il ne se trouve que 54 toises 1/2 pour l'erreur qu'elle pourrait causer.

L'attention avec laquelle nous avions mesuré la base ne nous pouvait laisser aucun soupçon sur cette partie. L'accord d'un grand nombre de personnes intelligentes qui écrivaient séparément le nombre de perches, et la répétition de cette mesure avec 4 pouces seulement de différence, faisaient une sûreté et une précision superflues.

Nous tournâmes donc le reste de notre examen vers l'amplitude de notre arc. Le peu de différence qui se trouvait entre nos observations, tant au Kittis qu'à Torneà, ne nous laissait rien à désirer, quant à la manière dont on avait observé.

A voir la solidité et la construction de notre secteur, et les précautions que nous avions prises en le transportant, il ne paraissait pas à craindre qu'il lui fût arrivé aucun dérangement.

Le limbe, la lunette et le centre de cet instrument, ne forment qu'une seule pièce ; et les fils au foyer de l'objectif, sont deux fils d'argent, que M. Graham a fixés, de manière qu'il ne peut arriver aucun changement dans leur situation, et que, malgré les effets du froid et du chaud, ils demeurent toujours également tendus. Ainsi les seuls changements qui paraitraient à craindre pour cet instrument, sont ceux qui altéreraient sa figure en courbant la lunette. Mais si l'on fait le calcul des effets de telles altérations, on verra que pour qu'elles causassent une erreur d'une seconde dans l'amplitude de notre arc, il faudrait une flexion si considérable, qu'elle serait facile à apercevoir. Cet instrument, dans une boîte fort solide, avait fait le voyage du Kittis à Torneà en bateau, toujours accompagné de quelqu'un de nous, et descendu dans les cataractes, et porté par des hommes.

La situation de l'étoile que nous avions observée nous assurait encore contre la flexion qu'on pourrait craindre qui arrivât au rayon ou à la lunette de ces grands instruments, lorsque l'étoile qu'on observe est éloignée du zénith, et qu'on les incline pour les diriger à cette étoile. Leur seul poids les pourrait faire plier ; et la méthode d'observer l'étoile des deux différents côtés de l'instrument, qui peut remédier à quelques autres accidents, ne pourrait remédier à celui-ci : car s'il est arrivé quelque flexion à la lunette, lorsqu'on observait, la face de l'instrument tournée vers l'est, lorsqu'on retournera la face vers l'ouest, il se fera une nouvelle flexion en sens contraire, et à peu près égale, de manière que le point qui répondait au zénith, lorsque la face de l'instrument était tournée vers l'est, y répondra peut-être encore lorsqu'elle sera tournée vers l'ouest, sans que pour cela l'arc qui mesurera la distance au zénith soit juste. La distance de notre étoile au zénith du Kittis n'était pas d'un demi-degré : ainsi il n'était point à craindre que notre lunette approchant si fort de la situation verticale, eût souffert aucune flexion.

Quoique par toutes ces raisons nous ne pussions pas douter que notre amplitude ne fût juste, nous voulûmes nous assurer encore par l'expérience qu'elle l'était : et nous employâmes pour cela la vérification la plus pénible, mais celle qui nous pouvait le plus satisfaire, parce qu'elle nous ferait découvrir en même temps, et la justesse de notre instrument, et la précision avec laquelle nous pouvions compter avoir l'amplitude de notre arc.

Cette vérification consistait à déterminer de nouveau l'amplitude du même arc par une autre étoile. Nous attendîmes donc l'occasion de pouvoir faire quelques observations consécutives d'une même étoile, ce qui est difficile dans ces pays, où rarement on a trois ou quatre belles nuits de suite ; et ayant commencé le 17 mars 1737 à observer l'étoile Alpha du Dragon à Torneà, dans le même lieu qu'auparavant, et ayant eu trois bonnes observations de cette étoile, nous partîmes pour aller faire les observations correspondantes sur le Kittis. Cette fois notre secteur fut transporté dans un traîneau qui n'allait pas sur la neige, voiture la plus douce de toutes celles qu'on peut imaginer. Notre nouvelle étoile passait encore plus près du zénith que l'autre, puisqu'elle n'était pas éloignée d'un quart de degré du zénith de Torneà.

La méridienne tracée dans notre observatoire sur le Kittis nous mit en état de placer promptement notre secteur ; et le 4 avril nous y commençâmes les observations d'Alpha. Nous eûmes encore sur le Kittis trois observations, qui, comparées à celles de Torneà, nous donnèrent l'amplitude de 57' 30" 1/2, qui ne diffère de celle qu'on avait trouvée par Delta, que de 3" 1/2, en faisant la correction pour l'aberration de la lumière.

Si l'on n'admettait pas la théorie de l'aberration de la lumière, cette amplitude par la nouvelle étoile ne différait pas d'une seconde de celle qu'on avait trouvée par l'étoile Delta.

La précision avec laquelle ces deux amplitudes s'accordaient, à une différence près si petite qu'elle ne va pas à celle que les erreurs dans l'observation peuvent causer, différence qu'on verra encore dans la suite, qui était plus petite qu'elle ne paraissait alors ; cet accord de nos deux amplitudes était la preuve la plus forte de la justesse de notre instrument, et de la sûreté de nos observations.

Ayant ainsi répété deux fois notre opération, on trouve par un milieu entre l'amplitude conclue par Delta, et l'amplitude par Alpha, que l'amplitude de l'arc du méridien que nous avons mesuré entre Torneà et le Kittis, est de 57' 28" 3/4, qui, comparée à la longueur de cet arc de 55023 toises 1/2, donne le degré qui coupe le cercle polaire de57437 toises, plus grand de 377 toises que celui que M. Picard a déterminé entre Paris et Amiens, qu'il fait de 57060 toises.

Mais il faut remarquer que comme l'aberration des étoiles n'était pas connue du temps de M. Picard, il n'avait fait aucune correction pour cette aberration. Si l'on fait cette correction, et qu'on y joigne les corrections pour la précession des équinoxes et la réfraction, que M. Picard avait négligées, l'amplitude de son arc est 1° 23' 6" 1/2, qui comparée à la longueur, 78850 toises, donne le degré de 56925 toises, plus court que le nôtre de 512 toises.

Si l'on n'admettait pas l'aberration, l'amplitude de notre arc serait de 57' 25", qui comparée à sa longueur, donnerait le degré de 57497 toises, plus grand de 437 toises que le degré que M. Picard avait déterminé de 57060 toises sans aberration. Enfin, notre degré avec l'aberration diffère de 950 toises de ce qu'il devait être, suivant les mesures que M. Cassini a établies dans son livre de la grandeur et figure de la terre, et en diffère de 1000, en n'admettant pas l'aberration.

D'où l'on voit que la terre est considérablement aplatie vers les pôles.

Pendant notre séjour dans la zone glacée, les froids étaient encore si grands, que le 7 avril, à 5 heures du matin, le thermomètre descendait à 20 degrés au-dessous de la congélation, quoique tous les jours après midi il montât à 2 et 3 degrés au-dessus. Il parcourait alors du matin au soir un intervalle presque aussi grand qu'il fait communément depuis les plus grandes chaleurs jusqu'aux plus grands froids qu'on ressente à Paris. En 12 heures on éprouvait autant de vicissitudes que les habitants des zones tempérées en éprouvent dans une année entière.

Nous poussâmes le scrupule jusque sur la direction de notre heptagone avec la méridienne. Cette direction, comme on a vu, avait été déterminée sur le Kittis par un grand nombre d'observations du passage du soleil par les verticaux du Niemi et du Pullingi ; et il n'était pas à craindre que notre figure se fût dérangée de sa direction, par le petit nombre de triangles en quoi elle consiste, et après la justesse avec laquelle la somme des angles de notre heptagone approchait de 900 degrés. Cependant nous voulûmes reprendre à Torneà cette direction.

On se servit pour cela d'une autre méthode que celle qui avait été pratiquée sur le Kittis : celle-ci consistait à observer l'angle entre le soleil dans l'horizon, et quelques-uns de nos signaux, avec l'heure à laquelle on prenait cet angle. Les trois observations qu'on fit nous donnèrent par un milieu cette direction, à 34" près de ce qu'elle était, en la concluant des observations du Kittis.

Chaque partie de notre ouvrage ayant été tant répétée, il ne restait plus qu"à examiner la construction primitive et la division de notre secteur. Quoiqu'on ne pût guère la soupçonner, nous entreprîmes d'en faire la vérification en attendant que la saison nous permît de partir : et cette opération mérite que je la décrive ici, parce qu'elle est singulière, et qu'elle peut servir à faire voir ce qu'on peut attendre d'un instrument tel que le nôtre, et à découvrir ses dérangements, s'il lui en était arrivé.

Nous mesurâmes le 4 mai (toujours sur la glace du fleuve) une distance de 380 toises 1 pied 3 pouces 0 lignes, qui devait servir de rayon ; et l'on ne trouva, par deux fois qu'on la mesura, aucune différence. On planta deux fermes poteaux avec deux mires dans la ligne tirée perpendiculairement à l'extrémité de cette distance, et ayant mesuré la distance entre les centres des deux mires, cette distance était de 36 toises 3 pieds 6 pouces 6 lignes 2/3, qui devaient servir de tangente.

On plaça le secteur horizontalement dans une chambre, sur deux fermes affûts appuyés sur une voûte, de manière que son centre se trouvait précisément à l'extrémité du rayon, de 380 toises 1 pied 3 pouces : et cinq observateurs différents ayant observé l'angle entre les deux mires, la plus grande différence qui se trouvait entre les cinq observations n'allait pas à 2" ; et prenant le milieu, l'angle entre les mires était de 5° 29' 52" 7. Or, selon la construction de M. Graham, dont il nous avait averti, l'arc de 5° 1/2 sur son limbe est trop petit de 3" 3/4 ; retranchant donc de l'angle observé entre les mires 3" 3/4, cet angle est de 5° 29' 48" 95 : et ayant calculé cet angle, on le trouve de 5° 29' 50", c'est-à-dre qu'il diffère de 1" 1/20 de l'angle observé.

On s'étonnera peut-être qu'un secteur, qui était de 5° 29' 56" 1/4 dans un climat aussi tempéré que celui de Londres, et divisé dans une chambre, qui vraisemblablement n'était pas froide, se soit encore trouvé précisément de la même quantité à Torneà, lorsque nous en avons fait la vérification. Les parties de ce secteur étaient sûrement contractées par le froid, dans ce dernier temps. Mais on cessera d'être surpris, si l'on fait attention que cet instrument est tout formé de la même matière, et que toutes ses parties doivent s'être contractées proportionnellement ; on verra qu'il avait dû se conserver dans une figure semblable ; et il s'y était conservé.

Ayant trouvé une exactitude si merveilleuse dans l'arc total de notre secteur, nous voulûmes voir si les deux degrés de son limbe, dont nous nous étions servis, l'un pour l'étoile Delta, l'autre pour l'étoile Alpha, étaient parfaitement égaux. M. Camus, dont l'adresse nous avait déjà été si utile en plusieurs occasions, nous procura les moyens de faire cette comparaison avec toute l'exactitude possible : et ayant comparé nos deux degrés l'un avec l'autre, le milieu des observations faites par cinq observateurs donnait le degré du limbe dont on s'était servi pour Delta, plus grand que celui pour Alpha d'une seconde.

Nous fûmes surpris lorsque nous vîmes que cette inégalité entre les deux degrés diminuait encore la différence très petite que nous avions trouvée entre nos deux amplitudes, et la réduisait de 3" 1/2 qu'elle était à 2" 1/2. Et l'on peut assez compter sur cette différence entre les deux degrés du limbe, toute petite qu'elle est, par les moyens qu'on a pratiqués pour la découvrir.

Nous vérifiâmes ainsi, non seulement l'amplitude totale de notre secteur, mais encore différents arcs, que nous comparâmes entre eux ; et cette vérification d'arc en arc, jointe à la vérification de l'arc total, que nous avions faite, nous fit connaître que nous ne pouvions rien désirer dans la construction de cet instrument, et qu'on n'aurait pas pu y espérer une si grande précision.

Nous ne savions plus qu'imaginer à faire sur la mesure du degré du méridien, car je ne parlerai point ici de tout ce que nous avons fait sur la pesanteur, matière aussi importante que celle-ci, et que nous avons traitée avec les mêmes soins. Il suffira maintenant de dire que si, à l'exemple de Newton et Huygens, et quelques autres, parmi lesquels je n'ose presque me nommer, on veut déterminer la figure de la terre par la pesanteur, toutes les expériences que nous avons faites dans la zone glacée donneront la terre aplatie, comme la donnent celles que nous apprenons que MM. Godin, Bouguer et La Condamine, ont déjà faites dans la zone torride.

Le soleil cependant s'était rapproché de nous, ou plutôt ne quittait presque plus notre horizon ; c'était un spectacle singulier de le voir si longtemps éclairer un horizon tout de glace, de voir l'été dans les cieux, pendant que l'hiver était sur la terre. Nous étions alors au matin de ce jour qui dure plusieurs mois ; cependant il ne paraissait pas que ce soleil assidu causât aucun changement à nos glaces, ni à nos neiges.

Le 6 mai il commença à pleuvoir, et l'on vit quelque eau sur la glace du fleuve. Tous les jours à midi il fondait de la neige, et tous les soirs l'hiver reprenait ses droits. Enfin le 10 mai on aperçut la terre, qu'il y avait si longtemps qu'on n'avait vue : quelques pointes élevées, et exposées au soleil, commencèrent à paraître, comme on vit après le Déluge, le sommet des montagnes ; et bientôt après, tous les oiseaux reparurent. Vers le commencement de juin les glaces rendirent la terre et la mer. Nous pensâmes aussitôt à retourner à Stockholm ; nous partîmes le 9 juin, les uns par terre, les autres par mer. Mais le reste de nos aventures, ni notre naufrage dans le golfe de Botnie, ne sont point de notre sujet.

Fin du voyage au cercle polaire

NOTES
(1) Ce vaisseau avait été équipé à Dunkerque par ordre du Roi : et nous fîmes voile le 2 Mai 1736, et arrivâmes à stockholm le 21 du même mois.

Retour à la page principale.