BEAUMARCHAIS
ESSAI SUR LE GENRE
DRAMATIQUE SERIEUX
Pierre-Augustin Caron (1732-1799) de Beaumarchais .
Après Diderot et le théâtre bourgeois,
Beaumarchais
écrit ce petit texte qui sert d'ordinaire de
préface à
Eugénie. Il participe ainsi (avec
d'autres) au bouleversement
qu'a connu le théâtre en France, de son temps, et
après
lui.
*****************************************************
Bibliothèque Nielrow
nielrow.books@gmail.com
Catalogue/E-texts
*****************************************************
- Je n'ai point le mérite d'être auteur
; le temps et les talens m'ont également manqué
pour le devenir ; mais il y a environ huit ans que je m'amusai
à jeter sur le papier quelques idées sur le drame
sérieux ou intermédiaire entre la
tragédie héroïque et la
comédie plaisante. De plusieurs genres de
littérature sur lesquels j'avois le choix d'essayer mes
forces, le moins important peut-être étoit
celui-ci : ce fut par là même qu'il obtint la
préférence. J'ai toujours
été trop sérieusement
occupé pour chercher autre chose qu'un
délassement honnête dans les lettres. Neque
semper arcum tendit Apollo. Le sujet me plaisoit, il
m'entraîna ; mais je ne tardai pas à sentir que
j'avois tort de vouloir convaincre par le raisonnement dans un genre
où il ne faut que persuader par le sentiment. Alors je
désirai avec passion de pouvoir substituer l'exemple au
précepte ; moyen infaillible de faire des
prosélytes lorsqu'on réussit, mais qui expose le
malheureux qui échoue au double chagrin de manquer son but
et de rester chargé du ridicule d'avoir
présumé de ses forces.
- Trop échauffé pour être
capable de cette dernière réflexion, je composai
le drame que je donne aujourd'hui. Miss Fanny, Miss Jenny,
Miss Poly, etc..., charmantes productions !
Eugénie eût gagné sans doute
à vous avoir pour modèles ; mais elle
étoit avant que vous eussiez vous-mêmes
l'existence, sans laquelle on ne sert de modèle à
personne. Je renvoie vos auteurs à la petite Nouvelle
espagnole du comte de Belflor, dans le Diable boiteux.
Elle fut la source où j'en puisai l'idée. Le
foible parti que j'en ai tiré leur laissera peu de regrets
de n'avoir pu m'être bons à quelque chose.
- La fabrique du plan, ce travail rapide qui ne fait que
jeter des masses, indiquer des situations, donner l'ébauche
aux caractères, marchant avec chaleur, ne vit point ralentir
mon courage ; mais, lorsqu'il fallut couper le sujet,
l'étendre, le mettre en oeuvre, ma tête, refroidie
par les détails de l'éxécution, connut
la difficulté, s'effraya de l'entreprise, abandonna drame et
dissertation. Et, tel qu'un enfant, rebuté des efforts qu'il
a faits pour dérober des fruits trop
élevés, se dépite et finit par se
consoler en cueillant des fleurs au pied de l'arbre même, une
chanson ou des vers à Thémire me firent oublier
la peine inutile que j'avois prise.
- Peu de temps après, M. Diderot donna son Père
de famille. Le génie de ce poète, sa
manière forte, le ton mâle et vigoureux de son
ouvrage, devoient m'arracher le pinceau de la main ; mais la route
qu'il venoit de frayer avoit tant de charmes pour moi que je consultai
moins ma foiblesse que mon goût. Je repris mon drame avec une
nouvelle ardeur, j'y mis la dernière main, et je l'ai depuis
donné aux comédiens. Ainsi l'enfant, que le
succès d'un homme rend opiniâtre, atteint
quelquefois aux fruits qu'il avoit désirés.
Heureux, en les goûtant, s'il ne les trouve pas remplis
d'amertume ! Voilà l'histoire de la pièce.
- Maintenant qu'elle est jouée, je vais examiner
toutes les clameurs et les cesures qu"elle a occasionnées ;
mais je ne relèverai que celles qui frappent directement sur
le genre dans lequel je me suis plu à travailler, parce que
c'est le seul point qui puisse intéresser aujourd'hui le
public. Je m'impose à jamais silence sur les
personnalités. Jam dolor in morem venit mens
(Ovide). Je laisserai de même sans réponse tout ce
qu'on a dit contre l'ouvrage, persuadé que le plus grand
honneur qu'on ait pu lui faire, après celui de s'en amuser
au théâtre, a été de ne pas
le juger indigne de toute critique.
- Et que l'on ne croie pas que je me pare ici d'une fausse
modestie. Mon sang-froid sur la censure rigoureuse de la
première représentation ne partoit ni
d'indifférence ni d'orgueil ; il fut le fruit de ce
raisonnement, qui me parut net et sans réplique : Si la
critique est judicieuse, l'ouvrage n'a donc pu l'éviter ; ce
n'est point le cas de m'en plaindre, mais celui de le rectifier au
gré des censeurs, ou de l'abandonner tout à fait.
Si quelque animosité secrète échauffe
les esprits, j'ai deux motifs de tranquillité pour un.
Voudrois-je avoir moins bien fait au prix de fermer la bouche
à l'envie ? et pourrois-je me flatter de la
désarmer quand je ferois mieux ?
- J'ai vu des gens se fâcher de bonne foi de voir
que le genre dramatique sérieux se faisoit des partisans. "
Un genre équivoque, disoient-ils ; on ne sait ce que c'est.
Qu'est-ce qu'une pièce dans laquelle il n'y a pas le mot
pour rire, où cinq mortels actes de prose
traînante, sans sel comique, sans maximes, sans
caractères, nous tiennent suspendus au fil d'un
évènement romanesque, qui n'a souvent pas plus de
vraisemblance que de réalité ? N'est-ce pas
ouvrir la porte à la licence, et favoriser la paresse, que
de souffrir de tels ouvrages ? La facilité de la prose
dégoûtera nos jeunes gens du travail
pénible des vers, et notre théâtre
retombera bientôt dans la barbarie d'où nos
poètes ont eu tant de peine à le tirer. Ce n'est
pas que quelques-unes de ces pièces ne m'aient attendri je
ne sçais comment ; mais c'est qu'il seroit affreux qu'un
pareil genre prit, outre qu'il ne convient point du tout à
notre nation. Chacun sçait ce qu'en ont pensé des
auteurs célèbres dont l'opinion fait
autorité. Ils l'ont proscrit, comme un genre
également désavoué de
Melpomène et de Thalie. Faudra-t-il créer une
Muse nouvelle pour présider à ce cothurne
trivial, à ce comique
échâssé ? Tragi-comédie,
tragédie bourgeoise, comédie larmoyante, on ne
sçait quel nom donner à ces productions
monstrueuses ! Et qu'un chétif auteur ne vienne pas se
targuer des suffrages momentanés du public, juste salaire du
travail et du talent des comédiens !... Le public !...
qu'est-ce encore que le public ? Lorsque cet être collectif
vient à se dissoudre, que les parties s'en dispersent, que
reste-t-il pour fondement de l'opinion générale,
sinon celle de chaque individu, dont les plus
éclairés ont une influence naturelle sur les
autres qui les ramène tôt ou tard à
leur avis ? D'où l'on voit que c'est au jugement du petit
nombre, et non à celui de la multitude, qu'il faut s'en
rapporter.
- C'est assez : osons répondre à ce
torrent d'objections, que je n'ai ni affoiblies ni fardées
en les rapportant. Commençons par nous rendre notre juge
favorable en défendant ses droits. Quoi qu'en disent les
censeurs, le public assemblé n'en est pas moins le seul juge
des ouvrages destinés à l'amuser ; tous lui sont
également soumis, et vouloir arrêter les efforts
du génie dans la création d'un nouveau genre de
spectacle, ou dans l'extension de ceux qu'il connoit
déjà, est un attentat contre ses droits, une
entreprise contre ses plaisirs. Je conviens qu'une
vérité difficile sera plutôt
rencontrée, mieux saisie, plus sainement jugée,
par un petit nombre de personnes éclairées que
par la multitude en rumeur, puisque sans cela cette
vérité ne devroit pas être
appelée difficile ; mais les objets de goût, de
sentiment, de pur effet, en un mot, de spectacle, n'étant
jamais admis que sur la sensation puissante et subite qu'ils produisent
dans tous les spectateurs, doivent-ils être jugés
sur les mêmes règles ? Lorsqu'il est moins
question de discuter et d'approfondir que de sentir, de s'amuser ou
d'être touché, n'est-il pas aussi
hasardé de soutenir que le jugement du public ému
est faux et mal porté qu'il le seroit de
prétendre qu'un genre de spectacle dont toute une nation
auroit été vivement affectée, et qui
lui plairoit généralement, n'auroit pas le
degré de bonté convenable à cette
nation ? De quel poids seront contre le goût du public les
satires de quelques auteurs sur le drame sérieux, surtout
lorsque leurs plaisanteries calomnient des ouvrages charmans en ce
genre sortis de leur plume ? Outre qu'il faut être
conséquent, c'est que l'arme légère et
badine du sarcasme n'a jamais décidé d'affaires ;
elle est seulement propre à les engager, et tout au plus
permise contre ces poltrons d'adversaires qui, retranchés
derrière des monceaux d'autorité, refusent de
prêter le collet aux raisonneurs en rase campagne. Elle
convient encore à nos beaux esprits de
société, qui ne font qu'effleurer ce qu'ils
jugent et sont comme les troupes légères ou les
enfans perdus de la littérature. Mais ici, par un
renversement singulier, les graves auteurs plaisantent, et les gens du
monde discutent. J'entends citer partout de grands mots et mettre en
avant, contre le genre sérieux, Aristote, les anciens, les
poétiques, l'usage du théâtre, les
règles et surtout les règles, cet
éternel lieu commun des critiques, cet
épouvantail des esprits ordinaires. En quel genre a-t-on vu
les règles produire des chefs-d'oeuvre ? N'est-ce pas au
contraire les grands exemples qui de tout temps ont servi de base et de
fondement à ces règles, dont on fait une entrave
au génie en intervertissant l'ordre des choses ? Les hommes
eussent-ils jamais avancé dans les arts et les sciences
s'ils avoient servilement respecté les bornes trompeuses que
leurs prédécesseurs y avoient precrites ? Le
nouveau monde seroit encore dans le néant pour nous si le
hardi navigateur génois n'eût pas foulé
aux pieds ce nec plus ultra des colonnes d'Alcide,
aussi menteur qu'orgueilleux. Le génie curieux, impatient,
toujours à l'étroit dans le cercle des
connoissances acquises, soupçonne quelque chose de plus que
ce qu'on sçait ; agité par le sentiment qui le
presse, il se tourmente, entreprend, s'agrandit, et, rompant enfin la
barrière du préjugé, il
s'élance au delà des bornes connues. Il
s'égare quelquefois, mais c'est lui seul qui porte au loin
dans la nuit du possible le fanal vers lequel on s'empresse de le
suivre. Il a fait un pas de géant, et l'art s'est
étendu... Arrêtons-nous. Il ne s'agit point ici de
disputer avec feu, mais de discuter froidement. Réduisons
donc à des termes simples une question qui n'a jamais
été bien posée. Pour la porter au
tribunal de la raison, voici comment je l'énoncerois :
- Est-il permis d'essayer d'intéresser un peuple
au théâtre, et de faire couler ses larmes sur un
évènement tel qu'en le supposant
véritable et passé sous ses yeux entre des
citoyens,il ne manqueroit jamais de produire cet effet sur lui ? Car
tel est l'objet du genre honnête et sérieux. Si
quelqu'un est assez barbare, assez classique, pour oser soutenir la
négative, il faut lui demandersi ce qu'il entend par le mot
drame ou pièce de théâtre n'est pas le
tableau fidèle des actions des hommes. Il faut lui lire les
romans de de Richardson, qui sont de vrais drames, de même
que le drame est la conclusion et l'instant le plus
intéressant d'un roman quelconque. Il faut lui apprendre,
s'il l'ignore, que plusieurs scènes de l'Enfant
prodigue, Nanine tout entière,
Mélanide, Cénie,
le Père de famille, l'Ecossoise,
le Philosophe sans le savoir, ont déjà
fait connoître de quelles beautés le genre
sérieux est susceptible, et nous ont accoutumés
à nous plaire à la peinture touchante d'un
malheur domestique, d'autant plus puissante sur nos coeurs qu'il semble
nous menacer de plus près. Effet qu'on ne peut jamais
espérer au même degré de tous les
grands tableaux de la tragédie héroïque.
- Avant que d'aller plus loin, j'avertis que ce qui me reste
à dire est étranger à nos fameux
tragiques. Ils auroient également brillé dans
toute autre carrière ; le génie naît de
lui-même, il ne doit rien aux sujets et s'applique
à tous. Je disserte sur le fond des choses en respectant le
mérite des auteurs. Je compare les genres, et ne discute
point les talens. Voici donc mon assertion.
- Il est de l'essence du genre sérieux d'offrir
un intérêt plus pressant, une moralité
plus directe que la tragédie héroïque,
et plus profonde que la comédie plaisante, toutes choses
égales d'ailleurs.
- J'entends déjà mille voix
s'élever et crier à l'impie, mais je demande pour
toute grâce qu'on m'écoute avant que de prononcer
l'anathème. Ces idées sont trop neuves pour
n'avoir pas besoin d'être développées.
- Dans la tragédie des anciens, une indignation
involontaire contre leurs dieux cruels est le sentiment qui me saisit
à la vue des maux dont ils permettent qu'une innocente
victime soit accablée. Oedipe, Jocaste, Phèdre,
Ariane, Philoctète, Oreste, et tant d'autres, m'inspirent
moins d'intérêt que de terreur. Etres
désavoués et passifs, aveugles instrumens de la
colère ou de la fantaisie de ces dieux, je suis
effrayé bien plus qu'attendri sur leur sort. Tout est
énorme dans ces drames : les passions toujours
effrénées, les crimes toujours atroces, y sont
aussi loin de la nature qu'inouïs dans nos moeurs ; on n'y
marche que parmi des décombres, à travers des
flots de sang, sur des monceaux de morts, et l'on n'arrive à
la catastrophe que par l'empoisonnement, l'assassinat, l'inceste ou le
parricide. Les larmes qu'on y répand quelquefois sont
pénibles, rares, brûlantes ; elles serrent le
front longtemps avant que de couler. Il faut des efforts incroyables
pour nous les arracher, et tout le génie d'un sublime auteur
y suffit à peine.
- D'ailleurs les coups inévitables du Destin
n'offrent aucun sens moral à l'esprit. Quand on ne peut que
trembler et se taire, le pire n'est-il pas de
réfléchir ? Si l'on tiroit une
moralité d'un pareil genre de spectacle, elle seroit
affreuse, et porteroit au crime autant d'âmes, à
qui la fatalité serviroit d'excuse, qu'elle en
décourageroit de suivre le chemin de la vertu, dont tous les
efforts dans ce système ne garantissent de rien.S'il n'y a
pas de vertus sans sacrifices, il n'y a point aussi de sacrifices sans
espoir de récompense. Toute croyance de fatalité
dégrade l'homme en lui ôtant la liberté
hors de laquelle il n'y a nulle moralité dans ses action.
- D'autre part, examinons quelle espèce
d'intérêt les héros et les rois
proprement dits excitent en nous dans la tragédie
héroïque, et nous reconnoîtrons
peut-être que ces grands évènemens, ces
personnages fastueux, qu'elle nous présente, ne sont que des
pièges tendus à notre amour-propre, auxquels le
coeur se prend rarement. C'est notre vanité qui trouve son
compte à être initiée dans les secrets
d'une cour superbe, à entrer dans un conseil qui va changer
la face d'un Etat, à percer jusqu'au cabinet d'une reine
dont la vue du trône nous seroit permise à peine.
Nous aimons à nous croire les confidens d'un prince
malheureux, parce que ses chagrins, ses larmes, ses foiblesses,
semblent rapprocher sa condition de la nôtre, ou nous
consolent de son élévation ; sans nous en
apercevoir, chacun de nous cherche à agrandir sa
sphère, et notre orgueil se nourrit du plaisir de juger au
théâtre ces maîtres du monde qui partout
ailleurs peuvent nous fouler aux pieds. Les hommes sont plus dupes
d'eux-mêmes qu'ils ne croient ; le plus sage est souvent
mû par des motifs dont il rougiroit s'il s'en
étoit mieux rendu compte. Mais, si notre coeur entre pour
quelque chose dans l'intérêt que nous prenons aux
personnages de la tragédie, c'est moins parce qu'ils sont
héros ou rois que parce qu'ils sont hommes et malheureux.
Est-ce la reine de Messène qui me touche en
Mérope ? C'est la mère d'Egisthe : la seule
nature a des droits sur notre coeur.
- Si le théâtre est le tableau
fidèle de ce qui se passe dans le monde,
l'intérêt qu'il excite en nous a donc un rapport
nécessaire à notre manière d'envisager
les objets réels. Or, je vois que souvent un grand prince,
au faîte du bonheur, couvert de gloire et tout brillant de
succès, n'obtient de nous que le sentiment
stérile de l'admiration, qui est étranger
à notre coeur. Nous ne sentons peut-être jamais si
bien qu'il nous est cher que lorsqu'il tombe en dans quelque
disgrâce ; cet enthousiasme si touchant du peuple, qui fait
l'éloge et la récompense des bons rois, ne le
saisit guère qu'au moment qu'il les voit malheureux ou qu'il
craint de les perdre. Alors sa compassion pour l'homme souffrant est un
sentiment si vrai, si profond, qu'on diroit qu'il peut acquitter tous
les bienfaits du monarque heureux. Le véritable
intérêt du coeur, sa vraie relation, est donc
toujours d'un homme à un homme, et non d'un homme
à un roi. Aussi, bien loin que l'éclat du rang
augmente en moi l'intérêt que je prends aux
personnages tragiques, il y nuit au contraire. Plus l'homme qui
pâtit est d'un état qui se rapproche du mien, et
plus son malheur a de prise sur mon âme. " Ne seroit-il pas
à désirer (dit M. Rousseau) que nos sublimes
auteurs daignassent descendre un peu de leur continuelle
élévation, et nous attendrir quelquefois pour
l'humanité souffrante, de peur que, n'ayant de la
pitié que pour des héros malheureux, nous n'en
ayons jamais pour personne ? "
- Que me font à moi, sujet paisible d'un Etat
monarchique du XVIIIème siècle, les
révolutions d'Athènes et de Rome ? Quel
véritable intérêt puis-je prendre
à la mort d'un tyran du Péloponèse ?
au sacrifice d'une jeune princesse en Aulide ? Il n'y a dans tout cela
rien à voir pour moi, aucune moralité qui me
convienne. Car qu'est-ce que la moralité ? C'est le
résultat fructueux et l'application personnelle des
réflexions qu'un évènement nous
arrache. Qu'est-ce que l'intérêt ? C'est le
sentiment involontaire par lequel nous nous adaptons cet
évènement, sentiment qui nous met en la place de
celui qui souffre, au milieu de sa situation. Une comparaison prise au
hasard dans la nature achèvera de rendre mon idée
sensible à tout le monde. Pourquoi la relation du
tremblement de terre qui engloutit Lima et ses habitans à
trois mille lieues de moi me trouble-t-elle, lorsque celle du meurtre
juridique de Charles 1er, commis à Londres, ne fait que
m'indigner ? C'est que le volcan ouvert au Pérou pouvoit
faire son explosion à Paris, m'ensevelir sous ses ruines, et
peut-être me menace encore, au lieu que je ne puis jamais
appréhender rien d'absolument semblable au malheur
inouï du roi d'Angleterre. Ce sentiment est dans le coeur de
tous les hommes, il sert de base à ce principe certain de
l'art, qu'il n'y a moralité ni intérêt
au théâtre sans un secret rapport du sujet
dramatique à nous. Il reste donc pour constant que la
tragédie héroïque ne nous touche que par
le point où elle se rapproche du genre sérieux,
en nous peignant des hommes, et non des rois, et que, les sujets
qu'elle met en action étant si loin de nos moeurs, et les
personnages si étrangers à notre état
civil, l'intérêt en est moins pressant que celui
d'un drame sérieux, et la moralité moins directe,
plus aride, souvent nulle et perdue pour nous, à moins
qu'elle ne serve à nous consoler de notre
médiocrité, en nous montrant que les grands
crimes et les grands malheurs sont l'ordinaire partage de ceux qui se
mêlent de gouverner le monde.
- Après ce qu'on vient de lire, je ne crois pas
avoir besoin de prouver qu'il y a plus d'intérêt
dans un drmae sérieux que dans une pièce comique.
Tout le monde sait que les sujets touchans nous affectent davantage que
les sujets plaisans à égal degré de
mérite. Il suffira seulement de développer les
causes de cet effet, aussi constant que naturel, et d'examiner l'objet
moral dans la comparaison des deux genres.
- La gaieté légère nous
distrait ; elle tire, en quelques façon notre âme
hors d'elle-même, et la répand autour de nous ; on
ne rit bien qu'en compagnie. Mais, si le tableau gai du ridicule amuse
un moment l'esprit au spectacle, l'expérience nous apprend
que le rire qu'excite en nous un trait lancé meurt
absolument sur sa victime, sans jamais réfléchir
jusqu'à notre coeur. L'amour-propre, soigneux de
se soustraire à l'application, se sauve à la
faveur des éclats de l'assemblée, et profite du
tumulte général pour écarter tout ce
qui pourroit nous convenir dans l'épigramme.
Jusque-là, le mal n'est pas grand, pourvu qu'on n'ait
livré à la risée publique qu'un
pédant, un fat, une coquette, un extravagant, une
imbécile, une bamboche, en un mot tous les ridicules de la
société. Mais la moquerie qui les punit est-elle
l'arme avec laquelle on doit attaquer le vice ? Est-ce en plaisantant
qu'on croit l'atterrer ? Non seulement on manqueroit son but, mais on
feroit précisément le contraire de ce qu'on
s'étoit proposé. Nous le voyons arriver dans la
plupart des pièces comiques ; à la honte de la
morale, le spectateur se surprend trop souvent à
s'intéresser pour le fripon contre l'honnête
homme, parce que celui-ci est toujours le moins plaisant des deux.
Mais, si la gaieté des scènes a pu
m'entraîner un moment, bientôt, humilié
de m'être laissé prendre au piège des
bons mots ou du jeu théâtral, je me retire
mécontent de l'auteur de l'ouvrage et de moi-même.
La moralité du genre plaisant est donc ou peu profonde, ou
nulle, ou même inverse de ce qu'elle devroit être
au théâtre.
- Il n'en est pas ainsi de l'effet d'un drame touchant
puisé dans nos moeurs. Si le rire bruyant est ennemi de la
réflexion, l'attendrissement, au contraire, est silencieux ;
il nous recueille, il nous isole de tout. Celui qui pleure au spectacle
est seul, et plus il le sent, plus il pleure avec délices,
et surtout dans les pièces du genre honnête et
sérieux, qui remuent le coeur par des moyens si vrais, si
naturels. Souvent, au milieu d'une scène
agréable, une émotion charmante fait tomber des
yeux des larmes abondantes et faciles, qui se mêlent aux
traces du sourire et peignent sur le visage l'attendrissement et la
joie. Un conflit si touchant n'est-il pas le plus beau triomphe de
l'art, et l'état le plus doux pour l'âme sensible
qui l'éprouve ?
- L'attendrissement a de plus cet avantage moral sur le
rire, qu'il ne se porte sur aucun objet sans agir en même
temps sur nous par une réaction puissante.
- Le tableau du malheur d'un honnête homme frappe
au coeur, l'ouvre doucement, s'en empare, et le force bientôt
à s'examiner soi-même. Lorsque je vois la vertu
persécutée, victime de la
méchanceté, mais toujours belle, toujours
glorieuse et préférable à tout,
même au sein du malheur, l'effet du drame n'est point
équivoque, c'est à elle seule que je
m'intéresse ; et alors, si je ne suis pas heureux
moi-même, si la basse envie fait ses efforts pour me noircir,
si elle m'attaque dans ma personne, mon honneur ou ma fortune, combien
je me plais à ce genre de spectacle, et quel beau sens moral
je puis en tirer ! Le sujet m'y porte naturellement ; comme je ne
m'intéresse qu'au malheureux qui souffre injustement,
j'examine si par légèreté de
caractère, défaut de conduite, ambition
démesurée, ou concurrence malhonnête,
je me suis attiré la haine qui me poursuit, et ma conclusion
est sûrement de chercher à me corriger. Ainsi, je
sors du spectacle meilleur que je n'y suis entré, par cela
seul que j'ai été attendri.
- Si l'injure qu'on me fait est criante et vient plus du
fait d'autrui que du mien, la moralité du drame
attendrissant sera plus douce encore pour moi ; je descendrai dans mon
coeur avec plaisir, et là, si j'ai rempli tous mes devoirs
envers la société, si je suis bon parent,
maître équitable, ami bienfaisant, homme juste et
citoyen utile, le sentiment intérieur me sonsolant de
l'injure étrangère, je chérirai le
spectacle qui m'aura rappelé que je tire de l'exercice de la
vertu la plus grande douceur à laquelle un homme sage puisse
prétendre, celle d'être content de lui, et je
retournerai pleurer avec délices au tableau de l'innocence
ou de la vertu persécutée.
- Ma situation est-elle heureuse au point que le drame ne
puisse m'offrir aucune application personnelle, ce qui est pourtant
assez rare, alors, la moralité tournant toute au profit de
ma sensibilité, je me saurai gré d'être
capable de m'attendrir sur des maux qui ne peuvent me menacer ni
m'atteindre ; cela me prouvera que mon âme est bonne et ne
s'éloigne pas de la pratique des vertus bienfaisantes. Je
sortirai satisfait, ému et aussi content du
théâtre que de moi-même.
- quoique ces réflexions soient sensiblement
vraies, je ne les adresse pas indistinctement à tout le
monde. L'homme qui craint de pleurer, celui qui refuse de s'attendrir,
a un vice dans le coeur, ou de fortes raisons de n'oser y rentrer pour
compter avec lui-même ; ce n'est pas à lui que je
parle, il est étranger à tout ce que je viens de
dire. Je parle à l'homme sensible, à qui il est
souvent arriver de s'en aller aussitôt après un
drame attendrissant. Je m'adresse à celui qui
préfère l'utile et douce émotion
où le spectacle l'a jeté à la
diversion des plaisanteries de la petite pièce, qui, la
toile baissée, ne laissent rien dans le coeur.
- Pour moi, lorsqu'un sujet tragique m'a vivement
affecté, mon âme s'en occupe
délicieusement pendant l'intervalle des deux
pièces, et je sens longtemps que je me prête
à regret à la seconde. Il me semble alors que mon
coeur se referme par degrés, comme une fleur ouverte aux
premiers soleils du printemps se resserre le soir à mesure
que le froid de la nuit succède à la chaleur du
jour.
- Quelqu'un a prétendu que le genre
sérieux devoit avoir plus de succès dans les
provinces qu'à Paris, parce que, disoit-il, on vaut mieux
là qu'ici, et que plus on est corrompu, moins on se
plaît à être touché. Il est
certain que celui qui fit interdire son père, enfermer son
fils, qui vit dans le divorce avec sa femme, qui dédaigne
son obscure famille, qui n'aime personne, et qui fait, en un mot,
profession publique de mauvais coeur, ne peut voir dans ce genre de
spectacle, qu'une censure amère de sa conduite, un reproche
public de sa dureté ; il faut qu'il fuie ou qu'il se
corrige, et le premier lui convient toujours davantage. Son visage le
trahiroit, son maintien accuseroit sa conscience : Heu quam
difficile est crimen non prodere vultu ! dit Ovide. Et l'on
ne peut s'empêcher d'avouer que ces désordres sont
plus sensibles dans la capitale que partout ailleurs. Mais cette
réflexion est aussi trop affligeante pour être
poussée plus loin ; j'aime mieux tourner son propre argument
contre mon observateur, et le succès d'Eugénie
m'y servira d'autant mieux que cette pièce, faiblement
travaillée, fait peut-être moins d'honneur
à l'esprit qu'au coeur de son auteur. Puisque c'est en
faveur du sentiment et de l'honnêteté de la morale
qu'on a fait grâce aux défauts de l'ouvrage, il en
faut conclure que Paris ne le cède point en
sensibilité aux provinces du royaume ; et, pour moi, je
crois que, si les vices qui frappent mon censeur y semblent plus
communs, c'est seulement en raison composée du plus grand
nombre d'hommes que cette ville rassemble et de
l'élévation du théâtre sur
lequel ils sont placés.
- On reproche au genre noble et sérieux de
manquer de nerf, de chaleur, de force ou de sel comique, car le vis
comica des Latins renferme toutes ces choses. Voyons si ce
reproche est fondé. Tout objet trop neuf pour
présenter en soi des règles positives de
discussion se juge par analogie à des objets de
même nature, mais plus connus. Appliquons cette
méthode à la question présente. Le
drame sérieux et touchant tient le milieu entre la
tragédie héroïque et la
comédie plaisante. Si je l'examine par le
côté où il
s'élève au tragique, je me demande : la chaleur
et la force d'un être théâtral se
tirent-elles de son état civil ou du fond de son
caractère ? Un coup d'oeil sur les modèles que la
nature fournit à l'art imitateur m'apprend que la vigueur de
caractère n'appartient pas plus au prince qu'au particulier.
Trois hommes s'élèvent du sein de Rome et se
partagent l'empire du monde. Le premier est lâche et
pusillanime ; le second, vaillant, présomptueux et
féroce ; et le troisième, un fourbe adroit, qui
dépouille les deux autres. Mais Antoine et Octave
montèrent au triumvirat avec un caractère qui
décida seul de la différence de leur sort dans la
jouissance de l'usurpation commune. Et la mollesse de l'un, la violence
de l'autre et l'astuce du dernier auroient eu également leur
effet, quand il ne se fût agi entre eux que du partage d'une
succession privée. Tout homme est lui-même par son
caractère ; il est ce qu'il plaît au sort par son
état, sur lequel ce caractère influe beaucoup ;
d'où il suit que le drame sérieux, qui me
présente des hommes vivement affectés par un
évènement, est susceptible d'autant de nerf, de
force ou d'élévation que la tragédie
héroïque, qui me montre aussi des hommes vivement
affectés, dans des conditions seulement plus
relevées. Si j'observe le drame noble et grave par le point
où il touche au comique, je ne puis disconvenir que le vis
comica ne soit un moyen indispensable de la bonne
comédie ; mais alors je demanderai pourquoi l'on imputeroit
au genre sérieux un défaut de chaleur qui, s'il
existe, ne peut provenir que de la maladresse de l'auteur. Puisque ce
genre prend ses personnages au sein de la
société, comme la comédie gaie, les
caractères qu'il leur suppose doivent-ils avoir moins de
vigueur, sortir avec moins de force, dans la douleur ou la
colère d'un évènement qui engage
l'honneur et la vie, que lorsque ces caractères sont
employés à démêler des
intérêts moins pressans, dans de simples embarras,
ou dans des sujets purement comiques ? Aussi, quand tous les drames que
j'ai ci-devant cités manqueroient de force comique, ce que
je suis bien loin de penser ; quand même Eugénie,
dont j'ose à peine parler après tous ces
modèles, seroit encore plus foible, la question ne devroit
jamais rouler que sur le plus ou le moins de capacité des
auteurs, et non sur un genre qui de sa nature est le moins
boursouflé, mais le plus nerveux de tous. De même
qu'il seroit imprudent de dire du mal de l'épopée
quand l'Iliade et la Henriade
n'exiteroient pas, et encore que nous n'eussions à citer
pour tout exemple en ce genre que le Clovis ou la
Pucelle (j'entends celle de Chapelain).
- Il s'élève une autre question, sur
laquelle je dirai mon sentiment avec d'autant plus de
liberté qu'elle n'est point formulée en objection
contre le genre que je défends. On demande si le drame
sérieux ou tragédie domestique doit
s'écrire en prose ou en vers ? Par cette question, je vois
déjà qu'il n'est point indifférent de
l'écrire d'une ou d'autre manière, et c'est
beaucoup. Mais il n'y a pas moyen d'appliquer à ce fait la
méthode analogique, comme au pécédent
: ici toutes raisons de préférence manquent, hors
celles qui peuvent se tirer de la nature même des choses.
Etablissons-les donc avec soin ; l'exemple de M. de La Mothe, quoiqu'un
peu étranger à la question, ne servira pas moins
à y répandre un grand jour. L'essai malheureux
qu'il fit de la prose dans son Oedipe
entraîne beaucoup d'esprits et les porte à se
décider en faveur des vers. D'un autre
côté, M. Diderot, dans son admirable ouvrage sur
l'art dramatique, se décide pour la prose, mais seulement
par sentiment et sans entrer dans les raisons qu'il a de la
préférer. Les partisans des vers, dans le fait de
M. de La Mothe, avoient aussi jugé par sentiment ; les uns
et les autres ont également raison, parce qu'ils sont
d'accord au fond. Ce n'est que faute d'explication qu'ils semblent
divisés, et cette opposition apparente est
précisément ce qui juge la question.
- Puisque M. de La Mothe vouloit rapprocher son langage de
celui de la nature, il ne devoit pas choisir le sujet tragique de son
drame dans les familles de Cadmus, de Tantale, ou d'Atrée et
de Thyeste. Ces temps héroïques et fabuleux,
où l'on voit agir pêle-mêle et se
confondre partout les dieux et les héros, grossissent
à notre imagination les objets qu'ils nous
présentent, et portent avec eux un merveilleux pour lequel
le rythme pompeux et cadencé de la versification semble
avoir été inventé, et auquel il
s'amalgame parfaitement.Ainsi les héros d'Homère,
qui ne paroissent que grands et superbes dans
l'épopée, seroient gigantesques dans l'histoire
en prose. Son langage trop vrai et trop voisin de nous est comme
l'atelier du sculpteur, où tout est colossal. La
poésie est le vrai piédestal qui met ces groupes
énormes au point d'optique favorable à l'oeil, et
il en est de la tragédie héroïque comme
du poème épique. On eut donc raison de
blâmer M. de La Mothe d'avoir traité le sujet
héroïque d'Oedipe en langage
familier. Peut-être eût-il fait une faute non moins
grande contre la vérité, la vraisemblance et le
bon goût, s'il eût traité en vers
magnifiques un évènement malheureux
arrivé parmi nous entre des citoyens. Car, suivant cette
règle de la Poétique
d'Aristote : Comoedia enim deteriores, tragoedia meliores
quam nunc sunt, imitari conantur. Si la tragédie
doit nous représenter les hommes plus grands, et la
comédie moindres qu'ils ne sont réellement,
l'imitation de l'un et l'autre genre n'ayant pas une exacte
vérité, leur langage n'a pas besoin
d'être rigoureusement asservi aux règles de la
nature. On fait faire à l'esprit humain autant de pas qu'on
veut vers le merveilleux dès qu'on lui a fait une fois
franchir les barrières du naturel ; les sujets n'ayant plus
alors qu'une vérité poétique ou de
convention, il s'accomode aisément de tout. Voilà
pourquoi la tragédie s'écrit avec
succès en vers, et la comédie
indifféremment de l'une ou l'autre manière. Mais
le genre sérieux, qui tient le milieu entre les deux autres,
devant nous montrer les hommes absolument tels qu'ils sont, ne peut pas
se permettre la plus légère liberté
contre le langage, les moeurs ou le costume de ceux qu'il met en
scène. "Mais, direz-vous, le langage de la
tragédie est très différent de celui
de l'épopée ; plus uni, moins chargé
de métaphores et se rapprochant davantage de la nature, qui
empêche qu'il ne s'adapte avec succès au genre
sérieux ?" C'est bien dit. Faites seulement un pas de plus,
et concluez avec moi que, plus ce langage s'en rapprochera, mieux il
conviendra au genre ; ce qui ramène tout naturellement
à préférer la prose, et c'est ce qu'a
sous-entendu M. Diderot. En effet, si l'art du comédien
consiste à me faire oublier le travail que l'auteur s'est
donné d'écrire son ouvrage en vers, autant
valoit-il qu'il ne prit pas une peine dont tout le mérite
est dans la difficulté vaincue, genre de beauté
qui fait peut-être honneur au talent, mais qui
n'intéresse jamais personne en faveur du fond de l'ouvrage.
Qu'on ne perde pas de vue, cependant, que c'est relativement au drame
sérieux que je raisonne ainsi. Si je traitois un drame
comique, peut-être voudrois-je à la
gaieté du sujet joindre encore le charme de la
poésie. Son coloris, moins vrai mais plus brillant que celui
de la prose, donne à l'ouvrage l'air riche et fleuri d'un
parterre. Si l'harmonie des vers ôte un peu de naturel aux
choses fortes, en revanche elle échauffe les endroits
foibles, et surtout est très propre à embellir
les détails badins d'une pièce sans
intérêt. Je ne sais point mauvais gré
à l'homme qui me conduit à la promenade de me
faire admirer toutes les beautés qui qui ornent son parc, et
d'éloigner le terme de mon plaisir par l'agrément
des détails et la variété des objets ;
mais celui qui m'arrache à ma tranquillité pour
m'entraîner avec lui dans une poursuite pénible ;
celui dont on enlève la femme, la fille, l'honneur ou le
bien, peut-il s'amuser en chemin ? Nous ne marchons que pour arriver ;
s'il s'arrête en une carrière douloureuse, s'il me
laisse entrevoir qu'il est moins pressé que moi de sortir
des cruels embarras que ma compassion seule me fait partager,
j'abandonne l'insensé, ou je fuis un barbare qui se joue de
ma sensibilité.
- Le genre sérieux n'admet donc qu'un style
simple, sans fleurs ni guirlandes ; il doit tirer toute sa
beauté du fond, de la texture, de
l'intérêt et de la marche du sujet. Comme il est
aussi vrai que la nature même, les sentences et les plumes du
tragique, les pointes et les cocardes du comique, lui sont absolument
interdites ; jamais de maximes, à moins qu'elles ne soient
mises en action. Ses personnages doivent toujours y paroître
sous un tel aspect qu'ils aient à peine besoin de parler
pour intéresser. Sa véritable
éloquence est celle des situations, et le seul coloris qui
lui soit permis est le langage vif, pressé,
coupé, tumultueux et vrai des passions, si
éloigné du compas de la césure et de
l'affectation de la rime que tous les soins du poète ne
peuvent empêcher d'apercevoir dans son drame s'il est en
vers. Pour que le genre sérieux ait toute la
vérité qu'on a droit d'exiger de lui, le premier
objet de l'auteur doit être de me transporter si loin des
coulisses, et de faire si bien disparoître à mes
yeux tout le badinage d'acteurs, l'appareil
théâtral, que leur souvenir ne puisse pas
m'atteindre une seule fois dans tout le cours de son drame. Or le
premier effet de la conversation rimée, qui n'a qu'une
vérité de convention, n'est-il pas de me ramener
au théâtre et de détruire par
conséquent toute l'illusion qu'on a prétendu me
faire ? C'est dans le salon de Vanderk que j'ai tout à fait
perdu de vue Préville et Brisard, pour ne voir que le bon
Antoine et son excellent maître, et m'attendrir
véritablement avec eux. Croyez-vous que cela me
fût arrivé de même s'ils m'eussent
récité des vers ? Non seulement j'aurois
retrouvé les acteurs dans les personnages, mais, qui pis
est,à chaque rime j'aurois aperçu le
poète dans les acteurs. Alors toute la
vérité si précieuse de cette
pièce s'évanouissoit ; et cet Antoine si vrai, si
pathétique, m'eût paru aussi gauche et maussade,
avec son langage emprunté, qu'un naïf paysan qu'on
affubleroit d'un riche habit de livrée, avec la
prétention de me le montrer au naturel. Je pense donc, comme
M. Diderot, que le genre sérieux doit s'écrire en
prose. Je pense qu'il ne faut pas qu'elle soit chargée
d'ornemens, et que l'élégance doit toujours y
être sacrifiée à l'énergie,
lorsqu'on est forcé de choisir entre elles.
- Mon ouvrage est fort avancé si j'ai
réussi à convaincre mes lecteurs que le genre
sérieux existe, qu'il est bon, qu'il offre un
intérêt très vif, une
moralité directe et profonde, et ne peut avoir qu'un
langage, qui est celui de la nature ; qu'outre les avantages communs
avec les autres genres, il a de grandes beautés propres
à lui seul ; que c'est une carrière neuve
où le génie peut prendre un essor
étendu, puisqu'elle embrasse tous les états de la
vie et toutes les situations de chaque état ; où
l'on peut de nouveau s'emparer avec succès des grands
caractères de la comédie, qui sont à
peu près épuisés sous leur titre
propre ; enfin qu'il peut sortir de ce genre de spectacle une source
abondante de plaisirs et de leçons pour la
société. Reste à savoir si j'ai rempli
dans le drame d'Eugénie tout ce que cet
essai semble exiger de son auteur ; je suis loin de m'en flatter. La
théorie de l'art peut être le fruit de
l'étude et des réflexions ; mais
l'exécution appartient au génie, qui ne s'apprend
point.
- Je n'ajouterois pas un mot de plus, si je n'avois
aujourd'hui qu'à venger de sa chute un ouvrage
tombé que j'aurois eu la foiblesse de croire bon. Mais il
n'est peut-être pas indifférent d'assigner ici les
véritables causes du succès d'une
pièce dont on a dit autant de mal en y pleurant de bonne
grâce. Cette contradiction apparente a cela de bon qu'elle ne
peut faire la critique du drame sans faire en même temps
l'éloge du genre, et c'est ce que je voulois surtout
établir.
- Un intérêt vif et soutenu, dit-on, a
fait seul le succès d'Eugénie.
D'accord ; mais cet intérêt n'est ni l'effet du
hasard ni celui d'une boutade heureuse, comme on m'a fait l'honneur de
le penser : il est la conséquence naturelle de principes
vrais, qui n'ont pas besoin, comme les modèles de
convention, d'être aperçus pour être
sentis, parce qu'ils sont puisés dans la nature, qui ne
trompe pas plus les ignorans que les savans. En les analysant avec moi,
le lecteur verra bien que si mon drame n'est pas mieux fait, c'est
moins parce que j'ai marché en aveugle dans un pays perdu
que pour avoir mal exécuté ce que j'avois
beaucoup combiné. Le drame lui-même suivra cette
analyse ; ainsi mes moyens et mes fautes, étant sous les
yeux de tout le monde, et montrant que le bien appartient à
la chose et le mal à moi seul, serviront
également à ceux qui voudront essayer de
moissonner ce nouveau champ d'honneur.
- Le sujet de mon drame est le désespoir
où l'imprudence et la méchanceté
d'autrui peuvent conduire une jeune personne innocente et vertueuse,
dans l'acte le plus important de la vie humaine. J'ai chargé
ce tableau d'incidens qui pouvoient encore en augmenter
l'intérêt ; mais j'ai serré l'intrigue
de telle sorte que le moins d'acteurs possible accomplissent tous les
évènemens de ce jour, afin de réunir
le double avantage, essentiel au genre sérieux,
d'être fort dans les choses et simple dans la
manière de les traiter. J'ai donné à
tous mes personnages des caractères, non pris au hasard, ni
propres à contraster ensemble (ce moyen, comme l'a
très bien prouvé M. Diderot, est petit, peu vrai,
et convient tout au plus à la comédie gaie), mais
je les ai choisis tels qu'ils concourussent de la manière la
plus naturelle à renforcer l'intérêt
principal, qui porte sur Eugénie, et, combinant ensuite le
jeu de tous ces caractères avec le fond de mon roman, j'ai
trouvé pour résultat le fil de la conduite que
chacun y devoit tenir, et presque ses discours.
- J'avois dit : Ce n'est pas assez que mon
héroïne soit graduellement tourmentée
dans cette soirée jusqu'à l'excès de
la douleur et du désespoir, je dois, pour la rendre aussi
intéressante qu'elle est malheureuse, en faire un
modèle de raison, de noblesse, de dignité, de
vertu, de douceur et de courage ; je veux qu'elle soit seule et ne tire
sa force que d'elle-même ; je vais donc tellement l'entourer
que son père, son amant, sa tante, son frère, et
jusqu'aux étrangers, tout ce qui aura quelque relation avec
cette victime dévouée, ne fasse pas un pas, ne
dise pas un mot qui n'aggrave le malheur dont je veux l'accabler
aujourd'hui.
- J'avois dit encore : Ce n'est pas assez que la masse des
incidens pèse sur cette infortunée ; pour
accroître le trouble et l'intérêt, je
veux que la situation de tous les personnages soit continuellement en
opposition avec leurs désirs et le caractère que
je leur ai donné, et que l'évènement
qui les rassemble ait toujours des aspects aussi douloureux que
différens pour chacun d'eux. Ainsi Eugénie toute
remplie de sa faute voudra la diminuer en l'avouant à son
père, elle en sera détournée par sa
tante et son époux. Aussitôt qu'elle aura
préféré son devoir à toute
autre considération, des lumières affreuses, des
incidens funestes suivront cet aveu et la mettront, à la fin
du drame, en un tel état que l'on ne puisse
s'empêcher de trembler pour sa raison et pour sa vie.
- Le comte de Clarendon, amoureux d'Eugénie, mais
emporté par l'ambition, désirera cacher sous des
apparences trompeuses la perfidie que cette passion lui fait faire
à sa maîtresse ; son amour prêt
à le trahir, et les incidens de cette soirée, le
mettront sans cesse au point d'être
démasqué. Lorsque la tendresse, le repentir et
l'honneur le ramèneront aux pieds d'Eugénie, il
ne rencontrera partout que hauteurs, duretés et refus ;
ainsi sa situation, toujours opposée à son
caractère et à son intérêt,
le troublera sans relâche d'un bout à l'autre du
roman.
- Le baron Hartley, bon père, mais homme violent,
voudra faire approuver à madame Murer
l'établissement qu'il a projeté pour
Eugénie ; mais il ne trouvera dans sa fille que silence et
douleur, dans sa soeur qu'aigreur et emportemens. Aussitôt
qu'il saura qu'Eugénie est femme du comte de Clarendon,
aussitôt que son amour pour elle l'aura porté
à lui pardonner son mariage, à le ratifier
même, il apprendra que tout n'est qu'une horrible
fausseté : furieux, il voudra se venger ; ses mesures seront
rompues ; il confiera cette vengeance à son fils,
l'évènement du combat le rendra plus malheureux
qu'il n'était ; ainsi, le faisant passer sans cesse de la
colère à la douleur, et de la douleur au
désespoir, j'aurai rempli à son égard
la tâche que je me suis imposée sur tous les
personnages.
- Madame Murer, fière, despotique, imprudente, et
croyant avoir tout fait pour assurer le bonheur de sa nièce,
éprouvera par les soupçons d'Eugénie,
par l'éloignement obstiné de son
frère, et par les discours peu mesurés du
capitaine, une contrariété mortifiante pour son
orgueil. A peine l'aveu d'Eugénie à son
père et la paix rétablie auront-ils remis son
amour-propre à l'aise que la certitude d'avoir
été jouée la jettera dans une fureur
incroyable. Elle combinera sa vengeance et s'en croira certaine,
l'arrivée de son neveu renversera ce nouvel
édifice ;enfin, l'état affreux
d'Eugénie, les reproches de cette infortunée et
les siens propres porteront la mort dans son âme, plus
malheureuse encore de les avoir mérités que de
s'en voir accablée !
- Sir Charles, frère d'Eugénie, ne
paroîtra qu'avec un homme qui vient de lui sauver la vie, et
auquel il se flattera d'avoir bientôt d'autres obligations
aussi importantes ; dans l'instant il apprendra que cet homme a
déshonoré et trahi lâchement sa soeur.
L'honneur le forcera tout à la fois d'être ingrat
envers son bienfaiteur, de détester celui qu'il alloit aimer
de toute son âme, et de sauver, contre son
intérêt, un monstre qu'il ne peut plus qu'avoir en
horreur. Bientôt il voudra s'en venger d'une
manière honorable, le sort des armes trompera son espoir. Il
ne sera pas moins à plaindre que les autres. Ainsi, le
trouble général se fortifiant par le concours des
troubles particuliers et l'évènement principal
devenant de plus en plus affreux pour tout le monde,
l'intérêt du drame pourra s'accroître
jusqu'à un degré infini.
- C'est ainsi que j'ai raisonné mon plan. Une
autre cause principale, mais plus cachée, de
l'intérêt de ce drame, est l'attention scrupuleuse
que j'ai eue d'instruire le spectateur de l'état respectif
et des desseins de tous les personnages. Jusqu'à
présent les auteurs avoient pris autant de peine pour nous
ménager des surprises passagères que j'en ai mis
à faire précisément le contraire.
Ecrivain de feu, philosophe poète, à qui la
nature a prodigué la sensibilité, le
génie et les lumières,
célèbre Diderot, c'est vous qui le premier avez
fait une règle dramatique de ce moyen sûr et
rapide de remuer l'âme des spectateurs. J'avois
osé le prévoir dans mon plan ; mais c'est la
lecture de votre immortel ouvrage qui m'a rassuré sur son
effet. Je vous ai l'obligation d'en avoir osé faire la base
de tout l'intérêt de mon drame. Il pouvoit
être plus adroitement mis en oeuvre, mais la foiblesse de
l'application n'en prouve que mieux l'efficacité du moyen.
- En effet, dès qu'on sait qu'Eugénie
est enceinte, qu'elle se croit et n'est pas la femme de Clarendon,
qu'il doit en épouser une autre demain, que le
frère de cette infortunée est à
Londres secrètement et peut arriver d'un moment à
l'autre, que son père ignore tout et va peut-être
l'apprendre à l'instant, on prévoit qu'une
catastrophe affreuse sera le fruit du premier coup de
lumière qui éclairera les personnages. Alors le
moindre mot qui tend à les tirer de l'ignorance
où ils sont les uns à l'égard des
autres jette le spectateur dans un trouble dont il est surpris
lui-même. Comme le danger qu'ils ignorent est toujours
présent à ses yeux, qu'il espère ou
craint longtemps avant eux, il approuve ou blâme leur
conduite, il voudroit avertir celle-ci, arrêter
celui-là. J'ai vu des gens sensibles et naïfs, aux
représentations de cette pièce,
s'écrier dans les instans où Eugénie,
abusée, trahie, est en pleine sécurité
: Ah ! la pauvre malheureuse ! Dans ceux
où le lord élude les questions qu'on lui fait,
échappe aux soupçons et emporte l'estime et
l'amour de ceux qu'il trompe, je les ai entendus crier : Va-t-en,
scelérat ! La vérité qui
presse arrache ces exclamations involontaires, et voilà
l'éloge qui plaît à l'auteur et le paye
de ses peines. L'on doit surtout remarquer que les morceaux qui ont
déchiré l'âme dans cette
pièce ne sont ni des phrases plus fortes ni des choses
imprévues ; ils n'offrent que l'expression simple et vraie
de la nature, à l'instant d'une crise d'autant plus
pénible pour le spectateur qu'il l'a vue se former lentement
sous ses yeux et par des moyens communs et foibles en apparence. Ceux
qui liront Eugénie dans le
véritable esprit où ce drame a
été composé sentiront souvent que
l'auteur a plus réfléchi qu'on ne croit lorsqu'il
a préféré de dire plus en peu de mots
que mieux en beaucoup de paroles. Alors le premier acte, qu'ils avoient
peut-être trouvé long et froid, leur
paroîtra si nécessaire qu'il seroit impossible de
prendre le moindre intérêt aux autres si l'on
n'avoit pas vu celui-là. C'est lui qui nous incorpore
à cette malheureuse famille et nous fait prendre, sans nous
en apercevoir, un rôle d'amis dans la pièce. Plus
il y a de choses fortes ou extraordinaires dans un drame, et plus on
doit les racheter par des incidens communs, qui seuls fondent la
vérité. (C'est encore M. Diderot qui dit cela.)
Que ne dit-il pas, cet homme étonnant ! Tout ce qu'on peut
penser de vrai, de philosophique et d'excellent sur l'art dramatique,
il l'a renfermé dans le quart d'un in-douze.
J'aimerois mieux avoir fait cet ouvrage... Revenons au mien.
- Après avoir décidé le
caractère et la conduite de chaque personnage, j'ai
cherché s'il y avoit quelque principe certain pour les faire
parler convenablement à leur rôle. Dans un plan
bien disposé, le fond des choses à dire est
toujours donné par celui des choses à faire ;
mais le ton de chacun n'en reste pas moins subordonné au
génie et aux lumières de l'auteur, qui peut se
tromper, soit en voyant mal ces rapports qu'il a dû combiner,
soit en exécutant foiblement ce qu'il a bien
préconçu. J'ai dit : Ceux qu'un grand
intérêt occupe ne recherchent point leurs phrases,
ils sont simples comme la nature ; lorsqu'ils se passionnent il peuvent
devenir forts, énergiques, mais ils n'ont jamais ce qu'on
appelle dans le monde de l'esprit. J'écrirai donc le fond du
drame le plus simplement qu'il me sera possible. Le seul Clarendon
pourra montrer de l'esprit, c'est-à-dire de l'affectation,
quand il voudra tromper ; lorsqu'il sera de bonne foi, il n'aura dans
la bouche que des choses naturelles et fortes que je trouverois dans
mon coeur si j'étois à sa place.
- Aux premiers actes, Eugénie sera noble, tendre
et modeste dans ses discours ; ensuite touchante dans la douleur et
presque muette dans le désespoir, comme toutes les
âmes extrêmement sensibles. L'excès du
malheur lui fera-t-il regarder la mort comme un refuge
désirable et certain, alors son style, aussi
exalté que son âme, sera modelé sur sa
situation et un peu plus grand que nature.
- Le baron, homme juste et simple dans ses moeurs, en aura
constamment la tournure et le style ; mais, aussitôt qu'une
forte passion l'animera, il jettera feu et flamme, et de ce brasier
sortiront des choses vraies, brûlantes et inattendues.
- Le ton de madame Murer sera le plus constant de tous. Le
fond de ce caractère étant de ne douter de rien,
la bonté, l'aigreur, la contradiction, la fureur, en un mot,
tout ce qu'elle dira portera l'empreinte de l'orgueil, qui est toujours
aussi confiant et superbe en paroles qu'imprudent et maladroit en
actions.
- Sir Charles doit être uni, reconnoissant dans sa
première scène avec le comte de Clarendon,
furieux, hors de lui, mais sublime s'il se peut, lorsque des
ressentimens légitimes l'arracheront à sa
tranquillité.
- Si l'on me blâme d'avoir écrit ce
drame trop simplement, j'avoue que je suis inexcusable, car je me suis
donné beaucoup de peine pour l'écrire ainsi.
Telle réponse qui paroît
négligée a été
substituée à une réplique plus
travaillée qu'on y voyoit d'abord. Mais qu'il est difficile
d'être simple ! Je me rappelle à ce sujet une
lecture que je fis de l'ouvrage, il y a deux ou trois ans, à
plusieurs gens de lettres. Après l'avoir attentivement
écouté, l'un d'eux me dit avec une franchise
estimable qui fut un coup de tonnerre pour moi : " Voulez-vous imprimer
ce drame ou le faire jouer ? - Pourquoi ? - C'est qu'il est bien
différent d'écrire pour être lu ou
d'écrire pour être parlé. Si vous le
destinez à l'impression, n'y touchez pas, il va bien ; si
vous voulez le faire jouer un jour, montez-moi sur cet arbre si bien
taillé, si touffu, si fleuri ; effeuillez, arrachez tout ce
qui montre la main du jardinier. La nature ne met dans ses productions
ni cet apprêt ni cette profusion. Ayez la vertu
d'être moins élégant, vous en serez
plus vrai. " Je n'hésitai pas. Avec plus de génie
je me serois rendu plus simple encore sans cesser d'être
intéressant. Mais quand le style plat, aussi voisin du
naïf en poésie que le pauvre l'est du simple en
sculpture, m'auroit trompé, quand il me feroit
échouer dix fois de suite, je m'accuserois, sans cesser de
croire que le genre sérieux et touchant doit être
écrit très simplement.
- Voilà les principes sur lesquels j'ai
composé le drame d'Eugénie.
Cette analyse du plan me paroît donner les
véritables raisons de l'intérêt que la
pièce a inspiré. La lecture de l'ouvrage qui suit
cet exposé, montrant combien l'exécution est
restée au-dessous du projet, justifiera de même
les critiques qu'on en a faites. Eugénie
cessera d'être un problème pour beaucoup de gens,
qui ne conçoivent pas encore comment l'enthousiasme et le
dédain ont pu, dans le même temps, partager le
public sur le même objet. A l'égard de ceux qui,
sans examen comme sans appel, ont jugé la pièce
absolument détestable, peut-être seront-ils
à bon droit soupçonnés
d'être hors d'état d'en juger une plus mauvaise
encore.
Fin de l'Essai sur le genre dramatique sérieux.
*****************************************************
Retour à
la page
principale.